À Madagascar, un ancien colonel de l’armée française devient le prisonnier d’une affaire d’État

Par  Marie de Greef-Madelin – Publié le 24 décembre 2021 

Difficile de se prononcer sur le fond du dossier car je ne dispose pas de tous les éléments de cette affaire dont il est encore trop tôt, sans doute, pour parler d’une « affaire d’état ». Un peu comme l’affaire d’air cocaïne. Cet article est réservé aux abonnés mais quatre paragraphes permettent de se faire une bonne idée de la situation. //RO

Le silence, c’est le plus grand des mépris. Surtout lorsqu’on est emprisonné à Tsiafahy – littéralement “la prison qui ne peut être assiégée” -, l’arme fatale de Madagascar et de tous les régimes qui se sont succédé sur l’île pour terroriser leurs opposants. Des conditions cruelles, des traitements inhumains et dégradants. « Une cellule plongée dans l’obscurité avec une minuscule fenêtre, sans toilettes, contraint de faire ses besoins dans un pot de chambre », confie la fille de Philippe François dans un témoignage émouvant qui retrace la captivité de son père et les efforts désespérés entrepris par sa famille et ses anciens camarades de Saint-Cyr pour obtenir – en vain jusqu’à présent – sa libération.

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5 réflexions au sujet de “À Madagascar, un ancien colonel de l’armée française devient le prisonnier d’une affaire d’État”

  1. Merci beaucoup. J’ai passé 3 ans également sur place à l’ambassade de France. Ce séjour a été un véritable cauchemar. Excellente année 2022. Cordialement

  2. J’ai bien connu son pere qui à commandé le 2RE à Nimes
    Et je plaind le fils car je connais très bien la grande îles pour y avoir usé mes rangers à l’époque de Bruno
    Mes meilleurs vœux par anticipation pour 2022 mon Colonel

  3. La suite:

    « Après quatre mois et demi d’emprisonnement et de violation de ses droits fondamentaux, Philippe François a été jugé, vendredi 17 décembre, par la cour criminelle d’Antananarivo. Une dernière fois, celui qui se revendique « catholique, père de six enfants » clame son innocence. « Je réfute les actes d’accusation », dit-il. Le verdict tombe. Il est condamné à dix ans de travaux forcés. Sa compagne Brigitte est acquittée au bénéfice du doute. À leurs côtés, le Franco-Malgache Paul Maillot Rafanoharana écope de vingt ans de travaux forcés, et sa femme Voahangy, de cinq ans. Tous sont accusés d’avoir préparé un plan, baptisé “Apollo 21”, pour renverser le pouvoir et éliminer le président de la République, Andry Rajoelina.

    Aux abords du tribunal et dans la salle d’audience, la mise en scène est spectaculaire. Une soixantaine de gendarmes montent la garde, équipés de grenades et de kalachnikovs. Pendant les onze jours de procès, les médias proches du pouvoir se sont employés à sensibiliser l’opinion publique. Le peuple malgache, tenu en haleine, a été manipulé. « Vouloir tuer le chef de l’État est une erreur. Tenter d’exterminer son entourage ne se fait pas. Attenter à la vie d’homme, quel qu’il soit, n’est pas gentil », rapporte le journal local, la Gazette de la Grande Île. Et plus loin : « Au vu des preuves matérielles qui accablent les accusés, l’opinion publique ne comprendrait pas un acquittement. Paul Rafanoharana et Philippe François méritent amplement une condamnation à une peine de travaux forcés à perpétuité. » Avant que le verdict tombe, les médias annonçaient le matin même les lourdes condamnations.
    Un “attachement sincère” aux valeurs militaires

    Chaque accusé a son histoire particulière. Philippe François, 54 ans, est une tête brûlée. Une grande gueule, au caractère très marqué, provoquant, avec un humour au quinzième degré. Fils d’officier de la Légion étrangère, il intègre Saint-Cyr en 1987, promotion Lieutenant-Tom-Morel, la même que l’actuel chef d’état-major de l’armée de terre, le général Pierre Schill. Il fait partie de la garde au drapeau qui regroupe les meilleurs élèves. « Un type extrêmement intelligent, d’une vivacité extraordinaire, sorti major en série lettres », juge Hugues de La Giraudière, qui le connaît depuis ses 15 ans et a partagé sa chambre en classe préparatoire. À l’issue de Saint-Cyr, Philippe intègre l’infanterie de marine. Il poursuit une carrière brillante, participe à de nombreuses opérations extérieures (Kosovo, Tchad, Comores, Bosnie et Croatie) et, après avoir été breveté de l’École de guerre, commande le régiment de marche du Tchad de 2010 à 2012. Dans le récit que livrent ses anciens camarades de promotion de Saint-Cyr, tous saluent son attachement aux valeurs militaires. Un « attachement sincère, qui rend peu plausible le fait qu’il ait joué un rôle actif dans une tentative de coup d’État », avance un militaire. « Ce qu’on pouvait lui reprocher, c’est son côté soudard, ça a nui à sa réputation et à son avancement », poursuit un autre.

    En 2013, Philippe François se reconvertit dans le civil. Il débute à la Fnac pour assurer la sécurité du groupe alors présidé par Alexandre Bompard, mais son caractère très trempé – « un éléphant dans un magasin de porcelaine » -lui vaut des reproches. Il poursuit chez FM Logistic et XPO, avant de décider, en janvier 2020, de quitter la France. À la fois « aventurier et entrepreneur », il choisit Madagascar et s’y installe avec sa compagne avec qui il vit depuis sept ans (après deux divorces et six enfants dont quatre du premier mariage), sa vie familiale est tourmentée. Il commence sa vie d’expatrié comme directeur de SmartOne, entreprise de solutions d’intelligence artificielle, mais ne fait pas l’affaire. « Il s’était mis à rechercher du boulot quand il a rencontré Paul Maillot Rafanoharana à une soirée à l’ambassade de France, en décembre 2020, nous raconte sa fille Constance. Ils ont sympathisé et Paul a proposé à mon père de s’associer dans un fonds d’investissement pour le développement économique de Madagascar, Tsara First. » Là où se cristallisent les soupçons de renversement politique.

    Tombé dans les griffes du pouvoir, Paul Maillot Rafanoharana, 58 ans, est né de parents malgaches à Madagascar. Il fait ses études en France après le remariage de sa mère avec un Français. Lui aussi intègre Saint-Cyr, promotion Général-Monclar, celle du général Lecointre. Il choisit la gendarmerie (il est diplômé de l’École des officiers de la Gendarmerie nationale). Il sert au Liban, en Corse et en Nouvelle-Calédonie, commande l’escadron mobile de Rouen, avant de prendre en charge le budget de fonctionnement de la gendarmerie. En 2014, après avoir quitté l’uniforme, il rejoint Madagascar et s’investit dans la sphère politique. Après avoir été conseiller diplomatique du président Rajoelina, il se verrait bien devenir Premier ministre. Son nom circule, son influence augmente. Il dénonce la corruption locale et met le nez dans des affaires aurifères et pétrolières. Deux secteurs qui sont la chasse gardée du pouvoir.

    « Nos clients sont allés marcher sur “leurs” plates-bandes. C’est ça le fond du dossier. Une société qui exploite l’or et qui débarque sur “leurs” plates-bandes. C’est mon analyse », avance l’avocate de Paul Maillot Rafanoharana, Arlette Rafanomadio. « Quand il nous a parlé de son nouveau boulot, mon père nous a dit que le secteur aurifère pouvait présenter de belles opportunités », avance la fille de Philippe François. « Mais, très vite, il nous a dit que des barrières se dressaient, qu’il n’allait pas insister et qu’il voulait rentrer en France », poursuit la jeune femme.

    Philippe François a senti le vent tourner. Ses relations avec Paul Maillot Rafanoharana se sont détériorées, et son couple battait de l’aile. Il avait pris la décision de quitter définitivement le pays. Sa malle maritime était bouclée. Le 21 juillet, il est arrêté par la police malgache à l’aéroport avec sa compagne Brigitte, tandis que Paul Maillot Rafanoharana est interpellé à son domicile à l’issue d’une perquisition. Selon le dossier d’instruction que Valeurs actuelles a pu consulter, la perquisition aurait permis de découvrir 900 millions d’ariary (soit 200 000 euros), un fusil à pompe calibre 12 avec six cartouches, des appareils numériques et informatiques, ainsi que deux véhicules ayant servi au transport des fonds. « Comme si on préparait un coup d’État avec un fusil et six cartouches », ironise un camarade de Saint-Cyr.

    Plusieurs fois annoncé, en octobre puis en novembre, le procès a finalement débuté le 6 décembre. À la barre du tribunal, Brigitte a dénoncé les pressions subies lors de ses premiers interrogatoires. « On m’a utilisée, manipulée. Toute ma déposition a été réécrite. Je n ‘ai pas eu le droit de la modifier. “Ne compliquez pas les choses, Madame, vous devez signer”, me disait-on ! On s’est servi de moi pour accuser Philippe et le charger ! », accuse-t-elle.
    Des tensions diplomatiques entre les deux pays

    Dans le dossier d’instruction, la procureure de la République avait évoqué des « preuves matérielles ». À savoir une clé USB avec des documents financiers sur un éventuel projet d’alternance politique. Aucune preuve n’a été apportée, Philippe François a nié toute connaissance de ce fichier. Au cinquième jour du procès, un enregistrement très peu audible, qui ne figurait pas dans le dossier d’instruction, a été diffusé, une conversation d’une heure environ, datant du 20 juillet, qui prouverait une intention de complot. Ses anciens camarades de Saint-Cyr, qui ont créé il y a quelques mois le site Soutenons-philippe.fr, évoquent de « grossières manipulations, voire falsifications ». « Paul Maillot avait déjà totalement mis hors de cause Philippe François. Sa compagne, Brigitte, avait dénoncé les pressions subies lors de ses premiers interrogatoires et la déformation de propos tenus, devenus des éléments à charge contre son compagnon. Puis l’accusation omet de présenter certaines pièces à conviction et en manipule d’autres : ordinateur de Philippe François – pièce maîtresse supposée de l’accusation – “disparu”, messages effacés après sa saisie… et, à l’inverse, apparition de documents sur une clé USB, là aussi, après qu’elle a été saisie », dénoncent les saint-cyriens dans un communiqué.

    Ce procès ajoute évidemment à l’angoisse de la famille de Philippe François, confrontée, depuis le début de cette affaire, au silence des autorités françaises. « Je n ‘ai eu aucune nouvelle des services du Quai d’Orsay », nous confirme Constance François. Elle leur a adressé un e-mail, la semaine dernière, resté sans réponse. « S’il y a une affaire qui devrait cristalliser leurs inquiétudes, c’est bien celle-ci », se désespère-t-elle. Contacté par Valeurs actuelles, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères indique « avoir suivi le procès avec la plus grande attention […] et pren [d] note du jugement ». Reste l’Élysée : sollicité sur son portable, Franck Paris, le “monsieur Afrique” d’Emmanuel Macron, n’a pas répondu à nos messages.

    « On est sorti du stress du procès : on entre dans une nouvelle phase qui va se jouer entre présidents de la République », avance Me Étienne de Villepin, avocat en France de Philippe François.

    Des tensions diplomatiques existent bel et bien entre la France et Madagascar. Officiellement, le président Andry Rajoelina certifie qu’il n’a pas « de problème personnel dans [ses] relations avec la France », même si la presse proche du pouvoir assure que l’ambassadeur de France, Christophe Bouchard, figurait « parmi les cerveaux de l’affaire Apollo 21 ». Une position difficile de l’ambassadeur qui rend la mission de la France encore plus délicate. La Gazette de la Grande Île a même écrit : « Le déroulement de cette affaire n’avancera pas avant le départ de cet ambassadeur. » Début août, soit quelques jours après l’arrestation de Philippe François, Frédéric Joureau, premier conseiller à l’ambassade, a déjà été rappelé en France. Reste l’essentiel : les îles Éparses de l’océan Indien, riches en réserves pétrolières et gazières – 12 milliards de barils de pétrole et 5 milliards de mètres cubes de gaz, selon une étude américaine citée par l’École de guerre économique. Un enjeu majeur pour Madagascar, cinquième État le plus pauvre au monde. Juste avant de donner l’indépendance à la Grande Île, en 1960, la France avait décrété leur rattachement aux Dom-Tom. Depuis 1973, seuls des militaires s’y relaient tous les quarante-cinq jours. Avec l’affaire Philippe François, le message envoyé à l’ancien pays colonisateur est clair : revendiquer les îles Éparses. Avec en toile de fond, les Chinois, de plus en plus présents à Madagascar, qui se verraient bien exploiter les réserves pétrolières et gazières. »

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