Attentats, Défense, DGSE, SSX, Politique, Sécurité, Terrorisme

Audition conjointe de M. Bernard Bajolet, DGSE et de M. Patrick Calvar, DGSI

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Le 27 février 2016, Sénat

Pour avoir servi au sein de l’EMP de Patrick Calvar, alors Directeur du Renseignement à la DGSE, je ne peux que confirmer les dires de Bernard Bajolet, je cite :  « Il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre nos deux services, ni aucune restriction dans l’échange de données. » Très intéressante audition reproduite en partie sur LC2.0. La suite est toute aussi instructive. //RO

 

 

Rapport 2015 de la délégation parlementaire au renseignement – Communication de M. Jean-Pierre Raffarin, président et audition conjointe de M. Bernard Bajolet, DGSE (Direction Générale de la sécurité extérieure) et de M. Patrick Calvar, DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) en date du Mercredi 17 février 2016

 

M. Jean-Pierre Raffarin, président. Je remercie les directeurs généraux de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) de se présenter devant notre commission. La délégation parlementaire au renseignement (DPR) – dont le rapport annuel, remis le 3 février au Président de la République, sera rendu public prochainement après toilettage éventuel des informations protégées par le secret de la défense nationale – compte quatre députés et quatre sénateurs, dont deux issus de la commission des affaires étrangères et deux de la commission des lois.

Malgré les demandes qui lui sont souvent adressées, la DPR n’a pas voulu, dans ce rapport, se placer en position d’inspecteur : elle n’est pas une commission d’enquête, et rien n’est pire que de prétendre exercer un contrôle sans en avoir les moyens. Nous souhaitons, en revanche, que soit lancée rapidement une véritable politique publique d’évaluation du renseignement. Cette évaluation reposerait d’abord sur des dispositifs de contrôle interne (beaucoup a déjà été accompli en la matière). Le deuxième pilier est l’évaluation externe, qui doit être conduite par un service d’inspection permanent et doté des compétences techniques nécessaires, non par des missions constituées au cas par cas par des membres issus d’autres services d’inspection. Cette unité serait à la disposition de l’exécutif, mais aussi de la DPR qui, dans le respect des impératifs de confidentialité, pourrait avoir une véritable politique d’évaluation, avec notamment l’objectif de diffuser les bonnes pratiques observées dans certains services.

Il convient également de réfléchir sur les modalités d’une information plus large du Parlement par la DPR, qui détient beaucoup d’informations classées secret défense.

La loi sur le renseignement de 2015 – à la préparation de laquelle la DPR, sous la présidence de Jean-Jacques Urvoas, a contribué – a été rapidement mise en oeuvre, en particulier, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) est déjà créée. J’insiste à ce propos sur l’importance du nombre de services dits « du deuxième cercle », c’est-à-dire autorisés à mettre en oeuvre des techniques de renseignement alors que certains ne constituent pas des services spécialisés de renseignement : il est essentiel d’assurer la traçabilité de l’usage qu’ils en feront.

Votre présence simultanée apporte un contrepoint bienvenu au message, seriné par les médias, selon lequel vos services seraient en guerre permanente. Pour notre part, nous avons, en vous voyant travailler, une impression plus nuancée. Nous serions intéressés par votre avis sur ce point. Sachez enfin que, conscients que vous servez notre République dans des conditions extrêmement difficiles, nous sommes très sensibles aux responsabilités qui pèsent sur vous.

M. Patrick Calvar, directeur général de la Sécurité intérieure. – Chaque attentat sur notre territoire est vécu par nos services comme un échec. Or un éditorial paru récemment dans la revue francophone de Daech, Dar al-Islam, nous menace en ces termes : « La question n’est pas de savoir si la France sera de nouveau frappée par des attentats comme ceux de novembre dernier. Réveillez-vous, pauvres fous ! Les seules questions pertinentes concernent les prochaines cibles et la date ».

Un rapide examen rétrospectif des attentats du 13 novembre met en évidence les éléments suivants : la décision est prise, et la structure mise en place en Syrie ; les opérateurs sont des combattants aguerris qui, face à l’armée de Bachar el-Assad, sont devenus des professionnels de la guerre et ont perdu toute humanité. Ils sont prêts à mourir, comme ils l’ont prouvé lors des attentats, en toute connaissance de cause : contrairement à ce que l’on a pu entendre, aucun d’entre eux n’avait consommé de stupéfiants.

Les modes opératoires sont professionnels : ils ont emprunté plusieurs routes pour rejoindre le territoire ; deux des terroristes, de nationalité irakienne, sont passés par l’île de Leros, en Grèce. Ils ont utilisé de nombreux moyens de communication éventuellement chiffrés – le chiffrement est un enjeu vital qui dépasse largement les débats à l’intérieur de nos frontières. Deuxième principe opératoire, le regroupement à l’extérieur de nos frontières, en Belgique, où la logistique de l’opération est mise en place, notamment l’acquisition d’armes. Il est envisagé de durcir fortement la législation sur les armes, comme la Grande-Bretagne l’a fait après la fusillade de Dunblane. Des appartements en France ont été réservés depuis la Belgique, des véhicules ont aussi été loués en Belgique, en vue d’une projection sur le territoire français. Le coordonnateur, toujours non identifié ni localisé, opérait depuis le territoire belge.

Autre élément caractéristique, le choix de cibles dites « molles » avec l’objectif de faire le maximum de victimes, et des modes divers : l’attentat-suicide au Stade de France, les fusillades au Bataclan et sur les terrasses. Aucune cellule logistique n’a été décelée sur notre territoire. Salah Abdeslam n’est pas mort au cours de l’opération, soit qu’il ne l’ait pas voulu, soit que l’engin explosif qu’il portait n’ait pas fonctionné. De fait, afin de fuir, il a dû faire appel à des amis en Belgique afin qu’ils le récupèrent. Quant à Abdelhamid Abaaoud, le responsable opérationnel sur le terrain, il a trouvé refuge dans des buissons et, cherchant à regagner la Belgique, a pris contact avec sa cousine Hasnaa Ait Boulahcen, une personne guère islamisée, cocaïnomane, dont les erreurs grossières – cela a été notre chance – ont rendu possible notre intervention.

Que faire contre les terroristes ? Il faut d’abord un renseignement en amont, des contrôles aux frontières sur la base de documents biométriques, un croisement des fichiers, une coopération nationale, européenne et internationale. Nous devons désormais raisonner à l’échelle de la francophonie. La majorité des individus passés à l’action le 13 novembre sont des Français mais qui ont vécu en Belgique ; de nombreux combattants venus de Tunisie, du Maroc ou d’Algérie sont présents en Syrie et pourraient être utilisés sur le sol européen. Nous avons récemment arrêté des personnes parties de France pour la Libye afin de rejoindre Daech. Nous aurons aussi à faire face aux vétérans de Syrie et d’Irak. À cet égard, souvenons-nous du rôle des « Afghans » dans la création du Groupe islamique armé algérien, responsable des attaques de 1995. Enfin, au-delà de Daech, n’oublions pas Al-Qaeda qui projette de son côté une attaque majeure pour redorer son blason au sein de la communauté islamiste.

Depuis le début de l’été, nous avons bloqué six projets terroristes. Parmi ceux-ci des membres de Daech basés en Syrie ont invité les contacts qu’ils ont sur notre territoire à rester sur place pour y préparer des opérations. La dangerosité des individus engagés n’est cependant pas de même nature.

Autre aspect de la menace, les appels à la violence sur les réseaux sociaux, dont l’impact sur notre jeunesse peut être particulièrement efficace, surtout auprès de ceux qui sont dépourvus de connaissances religieuses, et qui n’ont pas d’alternative à l’islam radical pour exprimer leur colère, leur opposition à notre société.

Enfin, ceux que nous appelons les velléitaires et qui voudraient s’engager mais ne franchissent pas le Rubicon. Ils se livrent à un terrorisme de basse intensité fait d’attaques individuelles : l’assassinat d’un chef d’entreprise, les coups de couteau portés contre des militaires en faction.

N’oublions pas non plus les anciens islamistes passés sous les radars du renseignement, à l’exemple des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly qui complètent ce tableau d’une menace diverse et polymorphe.

Je suis convaincu, à titre personnel, que la réponse sécuritaire n’est que partielle et ne résoudra pas le phénomène. Pourquoi une fille de 15 ans quitte-t-elle notre territoire pour la Syrie alors que rien ne la destine à ce destin macabre ? Pourquoi un garçon du même âge issu d’un milieu kurde, non islamisé, tente-t-il d’assassiner un enseignant juif à Marseille ? C’est une question pour notre société. L’ensemble des pays européens sont touchés, et même le monde, comme en témoignent des événements survenus en Australie et aux États-Unis. Une partie – certes infime – de la jeunesse est secouée par une crise profonde. La revendication filmée des attentats produite par Daech, terrible, insoutenable, montre des individus déshumanisés, revenus à l’état d’animaux. Si nous les interceptons, qu’allons-nous en faire ? Faut-il les maintenir en prison à vie ? Il y a là un problème psychiatrique, et un enjeu de protection pour la société. Ils sont prêts à aller jusqu’à la mort après avoir fait le maximum de victimes.

L’Europe fera sans nul doute face à d’autres attentats majeurs. La France reste en première ligne : à preuve, le titre « Qu’Allah maudisse la France » en une de la revue Dar al-Islam. Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) et Al-Qaeda dans la péninsule arabique (Aqpa) considèrent eux aussi la France comme l’ennemi numéro 1, mais la menace pèse aussi sur d’autres pays. Elle est de nature à déstabiliser notre société : nous surveillons aussi des groupes extrémistes à l’opposé du spectre, qui n’attendent que de nouveaux actes terroristes pour engager une confrontation violente.

M. Bernard Bajolet, directeur général de la Sécurité extérieure. –Pour faire écho aux propos de mon collègue, tout attentat, qu’il se déroule sur le sol français ou fasse des victimes parmi nos compatriotes à l’étranger, est ressenti comme un échec également par la DGSE. La mission de mon service consiste à détecter et entraver la menace à l’étranger, qu’elle vise le sol français ou nos intérêts ailleurs dans le monde. Si nous n’avons pu éviter les attentats du 13 novembre ni les attaques du Radisson Blu à Bamako ou du Cappuccino à Ouagadougou, nous avons contribué, au côté de la DGSI, à empêcher d’autres attentats en France ainsi que plusieurs attaques notamment en Afrique.

La menace présente plusieurs aspects inédits : la territorialisation du groupe État islamique, grâce au concours d’anciens officiers de Saddam Hussein ; une cruauté absolue, un nihilisme mais aussi un véritable professionnalisme, Al-Baghdadi s’étant assuré les compétences d’ingénieurs et de propagandistes de métier. C’est visible dans la qualité morbide de la propagande de Daesh, mais aussi dans sa capacité à utiliser des méthodes clandestines de communication, de transport, etc.

Comme Patrick Calvar l’a rappelé, des instructions ont été données par des dirigeants du groupe État islamique pour de nouvelles opérations en Europe. Et la menace vient aussi de la mouvance Al-Qaeda qui, affaiblie, cherche à se signaler par des coups d’éclat. Nous l’avons vu récemment à Ouagadougou, où l’organisation Al-Mourabitoune agit au nom d’Al-Qaeda.

Le schéma des attentats du 13 novembre n’est pas le seul ; d’autres modèles existent, fondés sur des cellules dormantes en France et une circulation entre les zones de djihad et l’Europe, qui brouille les frontières entre menace extérieure et intérieure. Pour y faire face, la DGSE et la DGSI n’ont pas attendu janvier 2015 pour se rapprocher, mais une impulsion supplémentaire a été donnée alors avec une structure mixte installée à Levallois. Toute coordination impliquant un chef de file, c’est, avec notre plein accord, la DGSI qui remplit ce rôle. Il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre nos deux services, ni aucune restriction dans l’échange de données. Au contraire, après le 13 novembre, une étape supplémentaire a été franchie, avec le partage de l’ensemble des données entre nos services, dans le cadre de l’article L. 863-2 du code de la sécurité intérieure créé par la nouvelle loi sur le renseignement.

On dit que nos services s’appuient trop sur le renseignement technique. Il est vrai que nos moyens dans ce domaine ont été renforcés depuis 2008 par les gouvernements successifs, en dépit du contexte budgétaire ; mais nous investissons aussi dans le renseignement humain. Discret, ne figurant dans aucune statistique, le renseignement humain fait néanmoins partie des priorités de mon service ; là aussi, nous travaillons en lien avec la DGSI et les autres services français ou étrangers amis pour le recrutement de certaines sources.

Les partenariats avec les services étrangers se sont intensifiés après janvier 2015, et de nouveau à la suite des attentats de novembre. Aucune limite n’est posée à la coopération technique et humaine entre pays occidentaux, autour d’un noyau européen constitué avec nos partenaires britanniques, allemands et d’autres, en Europe notamment. La coopération s’est aussi développée avec nos homologues d’Afrique du Nord.

La loi sur le renseignement conforte la sécurité juridique de nos activités dans le domaine technique. Certaines dispositions sont déjà en application. Une grande partie du dispositif sera opérationnel en juin prochain.

Enfin, nous avons reçu des moyens en personnel supplémentaires. Pour la DGSE ce sont un peu plus de 800 postes supplémentaires, de 2014 à 2019 inclus, dont près de 530 décidés après les attentats de janvier et de novembre. La DGSI a reçu des renforts comparables.

La zone syro-irakienne est le coeur de la menace, mais ne la délimite pas. Des transferts s’opèrent vers la Libye où se regroupent des combattants étrangers, maghrébins mais aussi, dans une moindre mesure, syriens et irakiens, voire français, en nombre encore limité. Nos services se mobilisent pour anticiper la menace.

À mon tour de souligner que la réponse sécuritaire seule ne suffit pas. Certes, nos services travaillent de façon mutualisée, nos forces armées, renseignées aussi par la DRM, contribuent à l’attrition du groupe État islamique et des autres organisations terroristes en Syrie, en Irak et au Sahel, mais nous avons besoin d’une réponse politique. Daech s’appuie sur la marginalisation de la communauté sunnite en Irak, où un certain nombre de milices chiites ne sont plus contrôlées par le gouvernement. En Syrie, la minorité alaouite monopolise le pouvoir depuis 1963. L’État islamique met cette marginalisation à profit pour asseoir son emprise sur les Sunnites. Au-delà des questions de personnes, il faut rendre le gouvernement syrien plus inclusif. Enfin, en Libye, aussi, la clé est politique.

Lire la suite, très intéressante, sur http://www.senat.fr

Illustration LC2.0 :Les patrons des services de renseignement entendus
leparisien.fr

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About the author / 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

By Pierre Duriot

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