Avis de tempête.

Par VALÉRY GISCARD D’ESTAING pour Le Point.fr

L’opinion publique se plaint souvent de ne pas avoir été prévenue à temps, par les agences spécialisées, de l’arrivée d’une tornade ou d’une tempête. Je ne veux pas encourir un tel reproche à propos de la situation économique et sociale de notre pays, compte tenu des dernières informations qui nous ont été données. Aussi j’adresse aux lecteurs de cette chronique un avis de tempête pour la fin du printemps.

Les Français sont en train de prendre conscience, après l’aveu tardif de leurs dirigeants, que leur pays traverse deux crises : une crise des finances publiques, avec un déficit et un endettement qui ne sont pas maîtrisés ; et une crise de la compétitivité de notre économie, qui pousse le chômage à des niveaux insupportables.

Il arrive, dans l’histoire économique, que ces deux crises soient séparées. Elles sont alors moins graves : grâce à des finances publiques saines, on peut prendre des mesures qui améliorent la productivité telles que des réductions de charges ou des aides à l’investissement compétitif ; et, avec une économie vigoureuse qui produit un surplus de recettes, on peut remettre les finances publiques en ordre. Mais, lorsque ces deux crises sont simultanées, elles appellent inévitablement des mesures qui font souffler un vent de tempête.

Le gouvernement a décidé, et le Parlement a approuvé, par un accord européen identique à celui qu’avait négocié Nicolas Sarkozy, de réduire notre déficit budgétaire à 3 % du produit intérieur brut. Mais on vient d’apprendre que, malgré le matraquage fiscal des « riches » en 2012, le déficit budgétaire a été largement supérieur aux prévisions et qu’il a atteint 4,8 % du PIB, soit 98,2 milliards d’euros. Pour réaliser le nouvel objectif de 3 % en 2014, il va falloir décider 14 milliards d’euros d’économies. Pendant ce temps, la dette publique continue d’augmenter et dépasse 90 % de notre produit national brut, et son service absorbe la totalité des recettes de l’impôt sur le revenu. Elle est le résultat des gestions constamment laxistes des trente dernières années et des demandes de dépenses supplémentaires – le fameux « déblocage » de crédits inexistants – exprimées en permanence par différents segments de l’opinion publique.

Le gouvernement, dont les engagements seront rappelés par les autorités européennes lors de la révision annuelle des comptes du mois de juin, sera acculé à proposer des coupes sévères et des prélèvements qui toucheront, cette fois, un grand nombre de citoyens et feront inexorablement baisser leur niveau de vie, alimentant un mécontentement social qui enflammera la gauche de l’actuelle majorité.

Il ne faut pas confondre le pouvoir d’achat, qui exprime le rapport entre les prix et les revenus, et qui est relativement constant grâce à la stabilité de l’euro, avec, d’autre part, le niveau de vie, qui mesure la totalité des ressources dont dispose la population. C’est bien le niveau de vie des Français qui a baissé de 0,4 % en 2012 et qui risque de baisser encore cette année.

Quelle que soit la sévérité de ces mesures, elles ne rétabliront pas la croissance, car on se heurte à la deuxième crise : l’absence de compétitivité de l’économie française. Il est pathétique de voir disparaître des pans entiers de la production des objets qui constituaient notre environnement familier. Beaucoup des produits que nous achetons – électroménager, téléviseurs, téléphones et radios, meubles, jouets, électronique -, jadis fabriqués en France, nous viennent désormais de l’extérieur.

Les Français n’en identifient pas bien la cause. Sans prendre en compte les changements extraordinaires du monde en matière de démographie et d’économie, qui nous sont défavorables, beaucoup s’imaginent encore que, sans travailler davantage, en entretenant une culture des vacances et des jours de loisirs, en maintenant dans le secteur public les âges de départ à la retraite les plus bas d’Europe, mais surtout en accumulant sur la production des charges qui devraient être supportées par l’ensemble du pays, et en laissant libre cours à une spéculation financière immorale et destructrice qu’on cherche enfin à contenir, ils pourront continuer à mener une vie indolente et paisible, voire l’améliorer.

On répète sur les estrades électorales et postélectorales que la France a besoin de grandes réformes, sans toutefois les engager, à l’exception d’un accord méritoire sur le droit du travail conclu entre les syndicats réformateurs et le patronat.

La réalité est que la France a davantage besoin d’un redressement global que de réformes partielles, redressement comparable à celui que conduisit le général de Gaulle pour mettre fin à l’agonie de la IVe République et installer le nouveau franc, devenu l’euro.

Il semble que la France abandonne la Ve République du fait de manipulations constitutionnelles dérisoires, indignes d’un grand pays, pour rentrer en marche arrière dans les habitudes d’improvisation, d’approximation et de politique à courte vue de la IVe République : pas de vision à long terme, pas de gestion efficace, plus de grands projets. Les Airbus et les fusées qui alimentent nos ventes ont été conçus sous des gestions précédentes !

Ceux qui les ont connus regretteront la stratégie et les objectifs clairs du début de la Ve République et les efforts minutieux de maintien des équilibres budgétaires.

C’étaient d’autres temps, nous dira-t-on, mais la sagesse enseigne que ceux qui sèment aujourd’hui le vent risquent de rencontrer la tempête.

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.