Centrafrique : Paris a sous-estimé la menace malgré des avertissements précis

Publié le 17 mars 2014 par Jean-Dominique Merchet
Publié le 17 mars 2014 par Jean-Dominique Merchet

 

Pour Jean-Dominique Merchet, « Paris a sous-estimé la menace malgré des avertissements précis ». Je suis tenté de dire que nous avons eu à faire à une bande d’incapables qui ont fait fi des rapports très certainement adressés par la DGSE et les autres services de l’ambassade de France. D’où le résultat aujourd’hui. //RO

 

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En décembre, l’ambassade de France à Bangui lançait l’alerte sur le coup de force des antibalakas qui a fait plonger la capitale dans l’horreur au moment du lancement de l’opération Sangaris

 

A Bangui, la « purification » ethnico-religieuse s’achève. Si l’on en croit Valérie Amos, secrétaire générale adjointe des Nations unies en charge de l’humanitaire, il ne resterait plus qu’un millier de musulmans dans la capitale centrafricaine alors que ceux-ci étaient 100 000 jusqu’en décembre. Quelque 99 % des musulmans auraient donc fui les exactions des milices antibalakas, prenant leur revanche des mauvais traitements infligés aux populations chrétiennes du Sud par les Sélékas, les anciens maîtres du pays. Ces chiffres sont très supérieurs à ceux fournis, à la louche, par les militaires français. Ceux-ci estiment qu’il reste un peu plus de 10 000 musulmans à Bangui contre à peine 60 000 l’an dernier. Mais nul ne conteste la tendance : ces populations ont dû fuir et c’est leur départ qui a permis de limiter l’ampleur des massacres.

Encore une fois, il faut se poser la question : comment en est-on arrivé là ? Ou plutôt : que savaient les autorités françaises avant le déclenchement de l’opération Sangaris, en décembre 2013 ? Des informations obtenues par l’Opinion montrent que, dans cette affaire, Paris a vraiment péché par légèreté et par sentiment de toute-puissance.

Tout se noue le 5 décembre. Ce jour-là, le Conseil de sécurité des Nations unies s’apprête à voter une résolution autorisant les Français et les Africains à déclencher une opération militaire en RCA. Dans la foulée, le sommet Afrique-France doit se tenir à Paris, au cours duquel François Hollande devait annoncer aux chefs d’Etat africains qu’il volait au secours d’un pays à la dérive. Aux premières heures du 7 décembre, l’opération Sangaris démarrerait sous les vivats et les caméras de télévision…

Las ! Les partisans de l’ancien président Bozizé lisent les journaux et regardent la télévision. Depuis plusieurs semaines, ils savent ce que la France prépare et vont en profiter pour tenter un coup de force, juste avant l’arrivée des soldats français. L’affaire rate et vire au massacre interreligieux. C’est le déclenchement, non de la crise, mais de son paroxysme qui va plonger la force Sangaris dans le chaos sanguinaire de Bangui.

Cela a déjà été raconté dans nos colonnes, mais contrairement à ce que nous avons pu écrire précédemment, la préparation de ce coup de force était parfaitement connue des autorités françaises, qui n’ont pourtant rien fait… « On n’a pas mesuré l’ampleur de la réaction des antibalakas. C’était la rumeur africaine depuis un mois. On n’a pas cru qu’ils le feraient, » reconnaît-on désormais dans les milieux de la Défense.

Une équipe à l’ambassade de France à Bangui n’a pourtant pas manqué d’informer Paris de façon détaillée. Le mercredi 4 décembre, alors que les diplomates préparaient le sommet franco-africain et les militaires le déploiement de la force Sangaris, un message arrive à Paris. Il donne l’alerte de manière très explicite : « Depuis le 1er décembre, ces éléments [antibalakas, ndlr] repoussent leur action au lendemain ». Des « réunions entre chefs pour coordonner la manœuvre » sont signalées et le message précise qu’« ils auraient fini par s’accorder et décider d’attaquer Bangui, dans la nuit du 4 au 5 ». En fin de journée, l’alerte se fait plus urgente : « Ces éléments assurent avoir débuté leur progression vers les différentes bases d’assaut. » Là encore, contrairement à ce que nous pensions savoir jusqu’à présent, ces partisans de l’ancien président qui tentent de reprendre le pouvoir, ne sont pas venus principalement du Congo en traversant l’Oubangui qui sert de frontière. Ils étaient présents à Bangui ou dans les environs, dans les quartiers chrétiens, et s’étaient équipés de brassards blancs pour se reconnaître lorsqu’ils passeront à l’action entre 3 et 5 heures du matin.

Même si les sources des éléments français de l’ambassade ne sont pas jugées très fiables, leurs informations sont bonnes. Et l’analyse qu’en font les Français parfaitement exacte : « Il n’est pas exclu que ces milices s’attendent à obtenir un soutien de la France une fois l’opération lancée », avancent-ils, sans illusion sur les chances de succès de cette dernière : « Il ne serait pas surprenant que les chefs surévaluent leurs capacités. Compte tenu de l’équipement des ex-Sélékas, les chances de conquérir Bangui semblent quasiment nulles. » Bien vu !

Avec une série de rapports alarmistes, en avril, juillet, septembre, octobre par exemple, les autorités françaises étaient au courant de la profonde dégradation de la situation en RCA. On y évoque une « situation chaotique à Bangui », des comportements « prédateurs » de la part des Séléka. Surtout, la réaction des partisans de l’ancien président n’est tellement pas une surprise que plusieurs de ses proches sont appelés par Paris pour les dissuader d’agir. Mais aucune mesure préventive n’a été prise, aucune réelle menace n’a été formulée à leur encontre. On leur a dit simplement que ce qu’ils s’apprêtaient à faire n’était pas bien. Et chacun est retourné à ses soucis : le sommet France-Afrique et le déploiement de Sangaris. Le plan de l’Elysée.

Source

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

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