C’était un temps déraisonnable

La voie de l’épée

 

 

Pour accompagner ce texte, le commentaire de mon ami Jean-Louis, je cite : « Vous voulez savoir comment les politiques utilisent les militaires, cet excellent billet de Michel Goya va vous éclairer. A diffuser un maximum dans vos contacts.@TJL »

 

 

 

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Il y eut une époque où nos chefs politiques et leurs premiers conseillers militaires envoyaient des soldats dans des endroits impossibles pour y effectuer des choses incompréhensibles. En juillet 1993, lorsque je suis arrivé à Sarajevo, la cité du malheur et des grands mensonges, mes chefs avaient connu le désastre de Beyrouth dix ans plus tôt. Leur slogan, visiblement un classique militaire, était « on ne se fera pas baiser une nouvelle fois ». Finalement, malgré tous leurs efforts louables, ils l’ont été quand même été un petit peu et une nouvelle fois.
Après, une guerre chasse l’autre et les générations de soldats s’empilent et écrasent les précédentes. Les risques, les peurs, les questions d’un moment de vie de milliers d’hommes et de femmes rejoignent alors la matière noire de l’Histoire, celle qu’on ne voit plus mais qui existe toujours dans les têtes et les âmes. Et puis parfois cela ressort, souvent vingt ans après les faits et après avoir attendu en vain que les responsables des désastres aient, au moins par respect pour ceux qu’ils ont envoyé au feu, l’élégance d’expliquer leurs décisions.
A défaut de concrétiser ma part de matière noire (en me maudissant de ne jamais avoir tenu de journal) je lis celle des autres, en l’occurrence ce weekend les témoignages du capitaine Ancel et du général Bachelet, presque dans une unité de temps et de lieu mais à deux bouts de la chaîne hiérarchique,
Le premier, Vent glacial sur Sarajevo est finalement le livre que j’aurais aimé écrire, sans doute moins bien, pour décrire la vie d’un officier pendant six mois au cœur de ce labyrinthe géant où nous nous sentions parfois comme des souris de laboratoire (c’était peut-être cela finalement l’explication : nous étions l’objet d’une expérience sur l’accoutumance à l’aberrant). Nos fonctions et missions étaient certes différentes mais les perceptions sont sensiblement les mêmes. Le livre de Guillaume Ancel est un mélange désespérant du Désert des tartares de Dino Buzzati et du film Un jour sans fin, à ce détail près que dans ce dernier cas le personnage principal profite de l’éternel retour des choses pour progresser alors que là on assiste plutôt à un engrenage vers le pire.

Le capitaine Ancel arrive à Sarajevo fin janvier 1995 pour guider les missions de frappes aériennes au profit du bataillon de casques bleus français en place sur l’aéroport et ses alentours (avec, entre autres, cette mission merveilleuses d’empêcher les gens de fuir la ville assiégée). Dans son journal, il décrit avec une précision clinique, les demandes de frappes contre les Bosno-Serbes (ou Serbes tout court, selon l’habitude impropre) lorsque, au mépris évident des accords passés, ils utilisent leur artillerie pour frapper la ville ou pour protéger les casques bleus la force de protection des Nations-Unies (oui, vous avez bien lu « protéger la force de protection ») que l’on a évidemment pris soin de disperser au milieu des assiégeants histoire qu’avec leurs moyens volontairement réduits, ils soient encore plus vulnérables. Ces demandes sont mécaniquement toujours suivies de guidages pour amener les avions sur la cible jusqu’à ce qu’elles soient systématiquement annulées par l’échelon de décision à Zagreb.
Deux ans plus tôt, à l’été 1993, les Serbes avaient attaqué sur le mont Igman, qui domine l’aéroport et les sorties ouest de Sarajevo. Lorsqu’ils ont été finalement arrêtés par les forces bosniaques, ils ont accepté de cesser le combat…à condition que la FORPRONU vienne s’interposer (lire : vienne tenir à notre place les positions que nous avons conquises pendant que nous déployons nos forces mobiles ailleurs), ce que nos autorités s’empressèrent de faire. Présent sur place en reconnaissance, je fus d’abord témoin, avec mon chef le capitaine Jacono, d’une scène de l’Apocalypse : les soldats serbes en repli brulant et dévastant la totalité des sites olympiques de 1984 et tout ce qui avait fait de la main de l’homme. Une semaine plus tard, nous étions un peu plus d’une centaine dispersés par petits groupes au milieu de la forêt, là où l’application des règlements (il est vrai militaires) aurait imposé au moins une brigade de plusieurs milliers d’hommes.
Après quelques jours, je reçus pour nouvelle mission de tenir la route d’Igman à Krupac, un carrefour au milieu de la plaine au pied de la montagne. En bon chef de section, je plaçais mes hommes derrière un mouvement de terrain à quelques centaines de mètres du carrefour d’où ils pouvaient tenir le carrefour sous le feu. Je reçu rapidement un appel m’expliquant que je n’avais rien compris (effectivement) et que je devais être « sur » le carrefour, certes totalement isolé et vulnérable de tous les côtés mais visible. Je ne devais pas me considérer comme une unité de combat mais comme un geste diplomatique.

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

2 thoughts to “C’était un temps déraisonnable”

  1. Présent de mai à septembre 1995 à Sarajevo (1°Cie/BATINF IV), je me retrouve tout à fait dans cet article pour la part de ce que je connais bien sûr. Rien à comprendre, juste encaisser les coups , compter nos morts et se faire humilier par toutes les faction… Nous avions béni l’arrivée de la FRR qui nous a sorti de la m…. dans laquelle nous pataugions à cause du « machin qu’on appelle l’ONU « ». (Ch de Gaulle).

  2. Bonjour,

    Lu en entier, propre, clair, un regard sur ancel qui ne m’étonne pas.
    Bref, la description de ce qu’est un faux gouvernement dans le sens ou il ne donne pas de cap et de la manière dont ce « non » cap impact les exécutants si je puis dire.

    Je doute que macrott fassent dans le sens inverse, pas de vision pour la nation alors point de vision militaire pour la nation outre le fait de la diluer dans une nation européenne.

    Cordialement,

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