Comment l’école fabrique l’échec scolaire

Publié le 25/11/2013 Propos recueillis par JEAN-PAUL BRIGHELLI
Publié le 25/11/2013 Propos recueillis par JEAN-PAUL BRIGHELLI

Jean-Paul Brighelli a demandé au grand spécialiste du primaire Alain Bentolila son diagnostic sur le système scolaire. Il est terrifiant.

L'échec scolaire se noue très tôt, dès la maternelle, étape essentielle pour maîtriser la langue orale qu'il va falloir apprendre à écrire. © Serge Pouzet/Sipa
L’échec scolaire se noue très tôt, dès la maternelle, étape essentielle pour maîtriser la langue orale qu’il va falloir apprendre à écrire. © Serge Pouzet/Sipa

Alain Bentolila est linguiste – à l’origine spécialiste des parlers créoles -, et il est l’un des meilleurs connaisseurs du système scolaire français, particulièrement l’école primaire. Il a créé et dirigé l’Echill (Échec scolaire et illettrisme), créé et dirigé le réseau des observatoires de la lecture, qui fédère plus de 7 000 enseignants en France et à l’étranger, et a été le conseiller scientifique de l’Observatoire national de la lecture (1). Né en Algérie en 1949, il est resté lié sentimentalement et professionnellement au Maghreb – il fut ainsi le directeur scientifique du projet medersat.com, qui a créé au Maroc plus de 500 écoles rurales, et vise entre autres à combler le retard pris dans les régions à majorité linguistique amazigh – la langue berbère.

Il a obtenu en 1997 le grand prix de l’Académie française pour son ouvrage De l’illettrisme en général et de l’école en particulier et préside depuis 2010 le Centre de formation à distance des maîtres (CI-Fodem) à l’université Paris-Descartes.

C’est à ces divers titres que je l’avais sollicité pour intervenir dans le documentaire réalisé en 2007 par Emmanuel Amara,Éducation nationale : un grand corps malade.

Il a bien voulu répondre aux questions fondamentales que nous nous posons aujourd’hui. Plutôt que de jouer le jeu classique de l’interview, il a préféré répondre globalement : le lecteur trouvera ci-dessous le fruit d’une réflexion qui court sur plus de quarante ans, et est à même de faire le diagnostic le plus fin sur l’état des apprentissages premiers en particulier et sur l’école de la République en général.

« Naguère, des repères partagés »

Il fut un temps où la sélection était telle que l’on garantissait aux enseignants de leur « livrer » des classes sinon homogènes, du moins raisonnablement hétérogènes : les « milieux de classe » étaient majoritaires et donnaient à l’ensemble une stabilité qui permettait d’avancer sans trop de chaos. Cette « hétérogénéité contrôlée » n’était pas simplement d’ordre social ; elle tenait au fait qu’une majorité d’élèves partageaient une certaine idée de l’école et étaient convaincus de la nécessité d’y venir. L’école était considérée comme un lieu particulier. On s’y comportait de façon particulière. On en acceptait les règles, on se soumettait à ses rituels par crainte plus que par plaisir, mais sans exaspération. En bref, les élèves entraient en petit nombre en sixième en possédant les rudiments de leur métier d’élève. Ajoutons que la régularité des contrôles et l’exigence des examens imposaient aux programmes clarté et pérennité. On y acquérait une culture et des savoirs communs, certes assez stéréotypés et rigides, mais qui constituaient des repères partagés et des signes de reconnaissance endogènes. « Paris vaut bien une messe », « Roland de Roncevaux », « le vase de Soissons » ne constituaient certes pas un paradigme de savoirs d’une exceptionnelle qualité, mais, tous, nous partagions ces clichés et surtout nous savions où nous les avions appris et qui nous les avait appris.

« Instruire des enfants de moins en moins éduqués »

« Lorsque s’est levée la barrière d’une sélection qui, reconnaissons-le, était injuste et cruelle, un nombre considérable d’enfants, auparavant écartés, se sont trouvés précipités dans un système qui n’était pas conçu pour eux. Le filtre culturel et social ayant été retiré, l’école s’est trouvée mise au défi d’instruire des enfants de moins en moins éduqués: de l’école, on leur en avait donné des représentations confuses et parfois négatives ; du langage, ils n’avaient acquis qu’une maîtrise très approximative ; en guise de repères culturels, très vite, ils n’ont eu que l’éclairage glauque d’une télévision de plus en plus débile ; quant à la médiation familiale, ils n’en connaissaient souvent que le silence, l’indifférence et, parfois, la violence. Ces « nouveaux écoliers » ont posé, année après année, à un système scolaire figé, un problème dont la gravité n’a fait que croître jusqu’à menacer aujourd’hui son intégrité.

http://1and1.fr/?kwk=215084488

Lorsqu’il fut décidé d’ouvrir largement les portes de l’école à tous les enfants de ce pays, nous avons collectivement pris l’engagement de les y recevoir tous tels qu’ils étaient : ceux issus de catégories sociales peu favorisées, mais aussi ceux, de plus en plus nombreux, « venus d’ailleurs », en équilibre culturel et religieux instable. Cet engagement ne pouvait être tenu au sein d’une école qui était construite pour accueillir des privilégiés préalablement triés. Il eût fallu que cette école se transformât en profondeur dans ses contenus, sa pédagogie, la formation de ses maîtres et ses finalités professionnelles. Elle est en fait restée quasiment identique à elle-même. Même si elle a donné le change en multipliant des filières qui n’étaient en fait que des voies de garage, elle a navigué entre complaisance et cruauté, maquillant l’échec en abaissant régulièrement ses ambitions, ses exigences et… ses moyens. Si elle a réussi la massification de ses effectifs, elle a complètement raté sa démocratisation.

 

Les illettrés et les « désenchantés »

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