De la solitude du chef

 

Par Régis Ollivier le 07 juillet 2014

Le Colonel Attitude

 

 

Lorsque je me suis engagé dans les Troupes de Marine en 1969, j’avais alors 17 ans et quelques jours, j’étais totalement immature et je n’ai pas fait ce choix par vocation mais plutôt par nécessité, pour ne pas dire par obligation. C’est simple, j’étais tellement insupportable que plus personne ne voulait assumer une sorte d’autorité parentale sur moi. A l’époque, on parlait même de « maison de correction ». Face à une telle éventualité, il a bien fallu que je prenne mon destin en main. J’ai donc décidé que ce serait l’armée. Sans doute la plus sage et la plus murie des décisions que j’aie pu prendre au cours de mon adolescence. 

Confronté d’emblée aux dures réalités de la vie militaire, j’ai été formaté, bon gré mal gré, par ceux que l’on qualifiait de chefs. Oui Chef! Bien Chef! Le Chef a toujours raison. 

Je me souviens que je portais un regard à la fois craintif et admiratif à l’endroit de ces chefs. Car de fait, il y avait des chefs partout. 

Je n’aurais même pas imaginé à l’époque qu’un chef puisse avoir une vie comme la notre. Le chef est Dieu, le chef ne baise pas, ne bande pas, ne dort pas, toujours droit, irréprochable, jamais malade….. Jusqu’à ce que je devienne un chef moi aussi. Certes, il faudra quelques années pour y parvenir, mais quelle révélation. 

Désormais, je pouvais dire « c’est moi le chef! Ferme ta gueule! ». Ben oui, c’est ainsi que ça se passait.

Et puis, de petit chef on passe à moyen chef puis grand chef. Et là, les emmerdes commencent. C’est là que survient la solitude du chef. Car le chef, c’est un homme (ou une femme) comme les autres. Une nouvelle révélation. 

Et le grand chef, en secret et en silence souffre parfois. Psychologiquement, moralement, physiquement aussi. Une fois retrouvé le calme de sa chambre, une fois la toile de sa guitoune refermée, lui aussi tourne au Lexomil. Lui aussi tourne à l’Immodium, au Doliprane….. Parce que c’est ainsi. Parce que les ordres des autres chefs, ceux encore plus grands que nous, lorsqu’ils tombent, il faut les exécuter. Parfois l’appréhension voire la peur au ventre. Le trouillomètre à zéro. Vais-je être à la hauteur de l’attente de mes chefs?. Vais-je être à la hauteur des attentes de mes subordonnés, des hommes et femmes dont j’ai la responsabilité? La tête entre les mains pour mieux mûrir sa réflexion. Certains picolent. C’est moche un chef qui tise. Surtout devant les subordonnés. 

Alors, il faut parfois faire semblant. Ne jamais montrer ses sentiments. Toujours droit dans ses rangers. On gueule des ordres, parce qu’un chef ça gueule toujours des ordres. On y croit les gars! On y va. Toujours être humain. Même en gueulant. Même si ce comportement est parfois (souvent) considéré comme un point faible dans l’armée. « Respect du matériel en priorité. Le personnel, ça reste du consommable » . Plus facile et moins cher à remplacer. Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaitre. Les temps ont changé me dit-on. Permettez-moi d’en douter.

Parce que « être humain », c’est déjà chercher à interpréter les ordres, les contourner, les adapter. Et ça, les chefs d’en haut n’apprécient guère. Normal! Surtout quand on devient chef d’en haut. 

Alors, la solitude du chef, c’est un grand moment où l’on prend la pleine mesure de ses responsabilités, de son engagement. C’est grand, c’est fort. Ca peut-être parfois dévastateur. Surtout si l’on prend conscience de ses propres limites. Et plus encore lorsqu’on se rend compte qu’elles sont atteintes. 

J’ai quitté mes responsabilités d’homme de terrain, un jour, pour occuper un placard doré, avant que mes propres limites ne soient atteintes. Pour ne pas mettre en danger la vie de mes subordonnés. Pour ne pas que l’on dise « Régis est un con ». Il y allait de mon honneur, de mes convictions. Mes responsabilités étaient autres. Très stressantes également. Mais la vie d’un militaire est faite de beaucoup de stress et d’abnégation n’est-il pas?
Le Colonel vous salue bien.

Régis Ollivier

Illustration empruntée ici

 

5 réflexions au sujet de “De la solitude du chef”

  1. Comme on dit à l’armée « autant pour les crosses! ». HDR est l’abréviation pour homme du rang, aujourd’hui MDR pour non pas mort de rire mais militaire du rang. La troupe en quelque sorte. Ensuite, tranches de vie, pas tranches de vie? La question s’est posée bien entendu. J’ai hésité puis tranché si je puis dire, à regret. Il eut fallu en effet adopter un autre style littéraire pour coller au personnage de Marc Brémont. Mais remarque pertinente Isabelle. Je ferai peut être cette adaptation. Cordialement.

  2. Quel (vrai) chef ne se reconnaîtra pas dans cette autobiographie ? Pour tempérer le commentaire de Ludo, ces sentiments ne sont pas seulement l’apanage des chefs issus du rang.
    Aspi, sous-bite VSL puis ORSA, LTN d’active passé par l’EMIA, je me souviendrai toute ma vie de mon premier jour comme chef de section, ainsi que de mon premier jour comme commandant d’unité… et de la « goutte d’huile » qui va bien avant de prononcer le tout 1er « à mon commandement, repos ! ». Vais-je être à la hauteur ? Pourquoi est-ce qu’ils me regardent tous comme ça ?
    Et puis la solitude quand arrivé dans le bureau, le premier sub’ pointe son nez avec le premier « problème » à régler !!!
    Curieusement on se souvient beaucoup moins de son premier jour comme officier traitant en état-major !

  3. Merci beaucoup Ludo pour ce sympathique commentaire. Je n’ai jamais oublié, tout au long de mes 43 années de carrière, que j’ai été HDR et sous officier pendant très longtemps. Bonne continuation. Cordialement.

  4. Très belle biographie de vous même mon colonel.
    Si seulement certains chefs (qui n’ont pas connu autre chose avant de le devenir) avaient la même vision que vous, je pense que certaines conséquences ne verraient pas le jour…
    Respectueusement, un homme du rang.

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