En Centrafrique, les Français doivent rapidement trouver du renfort. Un défi pour l’Europe

Nicolas Gros-Verheyde JAN 7, 2014
Nicolas Gros-Verheyde JAN 7, 2014

 

(BRUXELLES2) La stabilisation de la république Centrafricaine s’avère une vraie gageure. On peut estimer que le propos de certains observateurs titrant sur le « bourbier menace l’opération Sangaris » tient du pessimisme.

Les récentes opérations militaires — Harmattan en Libye, Serval au Mali ou auparavant Eufor Tchad — n’avaient pas échappé à ce qui apparait comme un avatar du cycle de l’information : d’abord l’enthousiasme (plus ou moins mesuré), puis les réserves qui montent et la critique qui surgit au bout d’un ou deux mois d’opération sur l’air de « ca n’avance pas », « on s’enlise », l’échec guette etc. Force est de reconnaitre que, cette fois, le propos n’est pas (entièrement) faux. De toutes les informations qui remontent du terrain, il apparait les forces françaises se trouvent effectivement placées face à un sérieux dilemme. Trop peu de forces, face à une situation complexe et mouvante.

1. La situation est difficile. Il ne s’agit pas juste de maintenir un environnement sûr (le « Safe and Secure Environnement » typique d’une opération de maintien de la paix) mais bien de s’interposer et ramener la sécurité, de protéger la population, d’assurer la protection des structures humanitaires, de désarmer les combattants, etc. Le tout, dans une ambiance délicate où le sentiment de vengeance peut prédominer. Et le gouvernement central est, pour le moins, instable. La continuation de certains massacres est plus qu’inquiétante. Et il n’est pas sans rappeler de tragiques évènements, il y a 20 ans, au Rwanda (*).

2. Le nombre de personnel engagé est « limite » : 1800 militaires pour tenir une ville d’environ 1,2 millions d’habitants, voire un pays, c’est insuffisant, même pour des troupes aguerries.

3. Les appuis africains, qui pouvaient être disponibles, comme les Tchadiens, sont eux-mêmes considérés par une partie de la population comme non neutres et sont donc indisponibles, du moins en partie.

4. Le mandat de l’opération Sangaris et de la Misca est très large. Un spectre aussi important est utile en termes opérationnels, permettant à la force de s’adapter à toutes les situations. Il se révèle, en même temps, un piège.L’explication de la nature de l’opération se révèle ainsi très floue tant aux yeux des opinions publiques occidentales que sur place (*).

5. Voir une opération « française« , menée pour de sinueux « intérêts français », est un raccourci très rapide. Si la Centrafrique n’occupe pas une place hyper stratégique dans la région, toute déstabilisation supplémentaire ne peut qu’aggraver certaines tensions. Tout raté de l’opération Sangaris pourrait ainsi être dommageable à l’esprit même de l’obligation de « protéger » inscrite dans les fondamentaux internationaux.

6. L’Europe sera-t-elle capable de relever le défi ? Les hésitations de l’Union européenne à s’engager sont compréhensibles. Mais elles relèvent d’une fausse interprétation de cet engagement. Si l’Europe ne s’investit pas sur le Centrafrique — autrement que par les voies classiques de l’humanitaire et du chèque donné à l’Union africaine — ce qui ne relève pas à mon sens d’une stratégie de sécurité —, elle commettrait un manquement à ses valeurs alors que toutes les conditions mises à une intervention européenne (objectif de paix, implication africaine, mandat multilatéral) sont réunies. Elle commettrait également une erreur politique. Aux yeux d’une partie de la population européenne comme des autres pays du monde (puissances ou non), elle confirmerait ainsi une étape de plus dans son déclassement stratégique. S’assurer ensuite une place de choix dans les diverses négociations internationales en cours ne sera pas facile, d’autant qu’on retrouve dans ces négociations internationales des pays habitués à l’usage de la force ou à « montrer des dents ».

Papier à suivre sur le Club : Les premières options d’une opération en RCA (exclusif)

Lire aussi : Centrafrique : une certaine lâcheté européenne

(*) On ne peut s’empêcher de penser à l’opération Turquoise, menée au Rwanda à l’été 1994. Le contexte – comme le sens de l’opération – sont totalement différents. Il serait donc inutile d’y mettre une superposition. Mais on entend les mêmes mots et les mêmes justifications. A l’époque, le porte-parole du gouvernement (un certain Nicolas Sarkozy), disait : « C’est une opération humanitaire, conduite dans un temps limité, avec l’objectif de sauver tous ceux que nous pourrons sauver des massacres. Nous avons bien conscience que cette opération est difficile, complexe et risquée. Mais c’est tout à l’honneur de la France d’organiser une opération humanitaire. » Un argumentaire utilisé aujourd’hui par les responsables français. Et le même de poursuivre alors : « La question qu’on devrait se poser, pourquoi nous sommes les seuls ? à part quelques uns de nos amis africains, à avoir envoyé des hommes, du matériel de la logistique. (…) Il faut que d’urgence tout le monde s’y mette pour que les combats cessent, pour que l’aide que les moyens en hommes, en matériels puissent arriver ».

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

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