Etat d’urgence : Le précédent des « lois scélérates »

Par Mathilde Larrère , le 29 novembre 2015

Politis.fr

L’état d’urgence n’est jamais un excellent signal pour la République. Sous la droite comme sous la gauche. L’histoire aime repasser les plats. Est-ce un retour vers des « années de plomb » ? Il suffit d’une étincelle, d’un boutefeu pour embraser la République. Des incidents qui pourraient conduire à une annulation des élections régionales qui ferait le jeu du pouvoir. À propos, une situation d’état d’urgence avérée peut-elle conduire à repousser un scrutin majeur comme l’élection présidentielle de 2017 qui conduirait de facto à un coup d’État ? Je n’ai pas la réponse. C’est juste une question… //RO

TRIBUNE. En 1893-1894, après des attentats anarchistes, les républicains « opportunistes » avaient fait voté trois lois liberticides dont la ressemblance avec des personnages et événements contemporains devrait nous faire réfléchir.
Au début des années 1890, la République semblait installée après des débuts difficiles. Elle avait triomphé de la crise boulangiste grâce à un réflexe de défense républicaine qui avait rassemblé derrière les républicains « opportunistes », entendez libéraux, une large gauche (radicaux et souvent socialistes). Mais la naissance d’une extrême droite nationaliste était désormais une menace claire dans le paysage politique.

Or les opportunistes qui tenaient le pouvoir sortent de la crise en opérant un virage conservateur les conduisant à s’arc-bouter sur leur politique de libéralisme économique, réprimant dans le sang le mouvement social. Le 1er mai 1891, les forces de l’ordre tirent à Fourmies sur une manifestation pacifiste pour la limitation du temps de travail : dix morts, dont des enfants, une trentaine de blessés [1]. Ce virage conservateur explique, entre autre, le ralliement de l’Église catholique à la république, amorcé en 1890 suite au toast d’Alger et scellé en 92 après l’encyclique pontificale Au milieu des Sollicitudes, ce qui permet la naissance d’une droite républicaine et cléricale.Depuis la fin des années 1870, une partie des anarchistes avaient opéré un tournant tactique en optant pour la « propagande par le fait », recourant à l’attentat politique pour provoquer une prise de conscience populaire. Deux attentats provoquent en France des chocs retentissants : la bombe qu’Auguste Vaillant lance le 9 décembre 1893 dans l’hémicycle, faisant une cinquantaine de blessés ; plus encore l’assassinat le 24 juin 1894 du président de la République, Sadi Carnot.

Une véritable chasse aux sorcières

Dans l’émotion de ces deux attentats, le gouvernement fait passer trois lois censées lutter contre cette menace anarchiste, mais qui arment surtout le gouvernement contre la gauche et enterre les libertés. Des lois qui restent dans l’histoire sous le nom de lois scélérates. Bismarck avait procédé exactement de la même façon en imposant des lois anti-socialistes au lendemain d’une tentative d’assassinat de l’empereur d’Allemagne en 1881.

Les deux premières lois sont imposées dans l’hémicycle à peine remis de l’explosion de l’avant veille, la troisième, dans la foulée de la mort du président. Ces lois réduisent considérablement la liberté de la presse, pourtant tout juste proclamée depuis 1881. Mais cette réduction ne vise que l’extrême gauche… Il s’agit désormais de pouvoir poursuivre et condamner tout discours « anarchiste » menaçant « la sûreté de l’état », même en l’absence du moindre fait délictueux. De pouvoir poursuivre et inculper tout « militant », tout « sympathisant » anarchiste, sans que la moindre distinction soit faite entre les deux, et sans qu’il y ait le moindre fait à leur reprocher si ce n’est leur opinion. La délation était officiellement encouragée.

Avec la troisième loi, tout propos anarchiste était susceptible d’être interdit et sanctionné. C’est une véritable chasse aux sorcières qui commence alors. Les services de renseignements établissent de longues listes de militants suspects, fichant aussi nombre de sans domicile fixe… Perquisitions, arrestations se succèdent. Nombre de procès également… Les journaux anarchistes sont interdits, ainsi du Père peinard par exemple, mais toute la gauche socialiste révolutionnaire est visée par ces mesures qui permettent de frapper les formes politiques et sociales du mouvement ouvrier.

Pendant ce temps, la presse ultra nationaliste prospère, les journaux assomptionnistes (La Croix) peuvent se targuer d’être « les plus antisémites de France »…. Bientôt, ce sera le déchaînement contre Dreyfus… Sans la moindre interdiction.

Les avertissements de Jaurès, Pressensé et Blum

L’ampleur et l’injustice de la répression fait évidemment réagir ceux qui en sont les premières victimes. Jaurès à la tribune de la chambre des députés [2], se lance dans un magnifique discours (30 avril 1894). Non seulement il dénonce la nature profondément liberticide de ces lois (« Vous aurez installé dans ce pays la plus étrange tyrannie qu’on ait jamais pu rêver » ), pointe le double discours du gouvernement qui écrase la gauche révolutionnaire et laisse prospérer la droite nationaliste, mais il invite aussi à réfléchir sur « les influences morales et sociales qui à l’heure actuelle présente prédisposent les cœurs et les cerveaux à accueillir si aisément le moindre chuchotement d’anarchie ». Lancé dans une critique magistrale du libéralisme économique, de la corruption au cœur de l’appareil d’état, il propose l’amendement suivant :

« Seront considérés comme ayant provoqué aux actes de propagande anarchiste tous les hommes publics, ministres, sénateurs, députés, qui auront trafiqué de leur mandat, touché des pots-de-vin, participé aux affaires financières véreuses. »

 

Lire la suite sur http://www.politis.fr

Photo : Assassinat du président Sadi Carnot par l’anarchiste italien Santo Caserio à Lyon, le 24 juin 1894, vue par « Le Petit Journal » (ANN RONAN PICTURE LIBRARY / PHOTO12).

[1] C’est exactement l’inverse qui se passe après la crise de l’affaire Dreyfus, où, à nouveau confrontée à une poussée ultranationaliste, antisémite et versant dans l’alliance du sabre et du goupillon, la république en danger est sauvée par un tournant à gauche, avec une majorité radicale et socialiste.

[2] Appelée ainsi, et non pas Assemblée nationale, car les lois constitutionnelles avaient été le fruit d’un compromis avec les royalistes qui avaient apposé leur marque jusque dans le vocabulaire.

L’auteure

Mathilde Larrère est maître de conférence en histoire contemporaine à Paris-est et co-secrétaire départementale du Parti de gauche de Paris.

 

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.