Etat Islamique: l’intervention au sol des Occidentaux est-elle inévitable?

Propos recueillis par Sybille de Larocque pour JOL Press

Le 21 novembre 2014

 

 

L’intervention au sol est inévitable. Je l’ai toujours dit. Mais qui va s’y risquer? En ce qui concerne les armées françaises et britanniques, le constat, bien réel, est très sévère. Je cite : « les Britanniques n’ont plus d’armée, car celle-ci est trop usée à la suite de ses engagements en Irak et en Afghanistan, quant à l’armée française, elle est sur-déployée sur de multiples théâtres et est incapable de placer des contingents ailleurs ». Incapable de placer des contingents ailleurs! Vous avez bien lu… //RO

 

Entretien avec le général Vincent Desportes, général de division de l’armée de terre française, ancien directeur de l’Ecole de Guerre et professeur associé à Sciences Po Paris.

Après plusieurs semaines d’une intervention aérienne internationale, jumelée avec une action au sol des troupes irakiennes, syriennes et kurdes, l’heure est au bilan. L’Etat Islamique a subi de nombreuses pertes, la victoire n’est pourtant pas assurée. Il faudra de nombreux nouveaux efforts, tant politiques que militaires pour assurer la chute de Daesh.

Quel bilan peut-on tirer des opérations aériennes menées par la coalition internationale contre l’Etat Islamique ? Peut-on déjà parler de succès ?

Général Vincent Desportes : Le bilan est positif. La poussée de Daesh a été arrêtée et il semble même qu’aujourd’hui, la combinaison des frappes aériennes et des attaques au sol menées par l’armée irakienne, les forces syriennes et les Peshmergas ait permis de faire reculer l’Etat Islamique à certains endroits, et en particulier à Kobané.

L’armée irakienne, les soldats syriens et les Peshmergas kurdes sont-ils aujourd’hui assez aguerris pour combattre l’Etat Islamique ?

Général Vincent Desportes : Il est très difficile d’émettre un jugement pour le moment. Le dernier combat frontal entre l’armée irakienne et les forces de Daesh, il y a quelques mois, a révélé les grandes faiblesses de l’armée irakienne. Or aujourd’hui, quelques succès sont à souligner. Toutefois, il est beaucoup trop tôt pour juger de manière définitive. C’est pour cela que la décision américaine d’envoyer 1 500 formateurs supplémentaires est essentielle.

Il serait très imprudent de parier désormais sur un retournement de situation. On dit que la guerre a des hauts et des bas, que les succès succèdent aux échecs, et réciproquement. Nous sommes actuellement dans une phase d’arrêt de Daesh. Mais l’Etat Islamique se renforcera sûrement, des djihadistes venant des pays occidentaux et d’ailleurs viendront sans doute renforcer leurs rangs, et il pourra repartir à l’attaque.

La solution à la victoire contre l’Etat Islamique passe-t-elle alors forcément par une intervention au sol des forces occidentales ?

Général Vincent Desportes : Je crois que non dans la mesure où aucun Etat occidental n’est en mesure de déployer des troupes au sol de manière sérieuse. Par manque de moyens ou par manque de volonté politique.

Les seules armées capables de remplir ce type de missions en Europe sont les Français et les Britanniques. Or les Britanniques n’ont plus d’armée, car celle-ci est trop usée à la suite de ses engagements en Irak et en Afghanistan, quant à l’armée française, elle est sur-déployée sur de multiples théâtres et est incapable de placer des contingents ailleurs.

Les Américains auraient évidemment la capacité de déployer quelques centaines de milliers d’hommes sur place, mais ils ne le feront pas car le président Obama n’a pas la solidité politique qui lui permette de le faire. D’autre part, les Américains n’ont globalement pas la volonté d’être réengagés dans des combats meurtriers.

Le ticket de sortie passe donc évidemment, et uniquement, par une reconquête au sol des contingents locaux.

La fin de cette guerre passe également par le retournement des tribus sunnites. L’armée irakienne est majoritairement chiite et ce conflit ressemble de très près à une opposition frontale entre une armée chiite et une armée sunnite. Tant que les tribus sunnites dans lesquelles est installé l’Etat Islamique ne se soulèveront pas, il sera très difficile de remporter cette bataille.

C’est une mission du gouvernement irakien…

Général Vincent Desportes : Le gouvernement irakien s’y attèle actuellement. Il prend des mesures fortes, qui passent notamment par l’exclusion d’un certain nombre de généraux qui étaient des protégés de son prédécesseur, Nouri al-Maliki, de manière à envoyer des signes aux tribus sunnites pour que celles-ci prennent bien conscience que le pouvoir à Bagdad est désormais un pouvoir irakien et non pas un pouvoir chiite.

Le retournement des tribus sunnites et l’envoi de formateurs pour les armées locales sont donc deux aspects fondamentaux de la solution contre l’Etat Islamique ?

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(Photo : Michael Wick/Shutterstock.com)

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.