Évaluation de l’évaluation nationale du 14 avril 2018

Par Stratediplo, le 17 avril 2018

Le Colonel 3.0

 

 

J’ai d’abord estimé que ce texte était bien trop long pour être publié sur Le Colonel 3.0, puis légèrement soporifique. Il m’aura fallu une lecture très attentive pour me rendre compte de l’intérêt qu’il y avait dans cette étude et qu’il me fallait vous en faire part. Prenez le temps de lire intégralement ce texte. C’est disons… savoureux. Je vous livre d’ailleurs infra un extrait de la conclusion de l’auteur, je cite :

« Plus gravement, cette affaire révèle l’état de délabrement, d’amateurisme et d’aveuglement du régime actuellement aux commandes de l’Etat et de la France, et accessoirement donne des arguments aux puissances qui veulent retirer à la France son siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU. »

 

 

© Tosque Jean-Louis

 

Utilisé en justification d’un acte d’agression, crime contre la paix considéré comme la transgression suprême du droit international, le document publié le 14 avril par le gouvernement français mérite d’être évalué.
 
1- Circonstances
Cette « évaluation nationale » datée du 14 avril a été bouclée tardivement vendredi 13 au soir (juste avant l’attaque française de la Syrie), et publiée sur les sites respectifs des ministères des affaires étrangères et des armées quelques heures plus tard, samedi 14 avril, ce qui signifie soit que deux ministres l’ont lue et approuvée très rapidement samedi matin, soit qu’ils en connaissaient d’avance le contenu (rédaction sur commande). La référence introductive à des « renseignements déclassifiés obtenus par les services français » appelle l’attention. En effet le rédacteur n’indique pas qui avait initialement classifié, puis très rapidement déclassifié (en moins d’une semaine) les « renseignements » que les services français ont ensuite obtenus, si ce qu’ils ont obtenu était des renseignements déclassifiés. Et comme peu de témoins de première main présents à Douma le 7 avril avaient l’autorité de classifier des informations, cela signifie que ces informations déclassifiées, donc initialement classifiées, que les services français ont obtenu, leur ont en fait été communiquées par des sources capables de classifier (et déclassifier) des informations, c’est-à-dire des services étatiques étrangers. En résumé l’évaluation nationale repose, d’après son introduction, sur des informations de source ouverte et des « renseignements » donnés par un autre pays. Certes les doutes que le rédacteur induit plus loin sur sa maîtrise du français pourraient laisser imaginer une déportation du participe « déclassifiés » en fin de ligne et de phrase, qui signifierait que les renseignements obtenus par les services français aient été déclassifiés avant de lui être communiqués, opération précipitée indiquant d’une part que le rédacteur n’est lui-même pas habilité à connaître des informations classifiées et d’autre part que lesdites informations ne revêtent aucun caractère de gravité ou de confidentialité et qu’elles avaient été temporairement classifiées pour leur donner du poids ; mais  cette interprétation excusatrice est exclue par l’indispensable maîtrise de la grammaire attendue de tout énarque en milieu de carrière donnant à un ministre les éléments permettant au président de prendre une décision aussi grave qu’une entrée en guerre en violation de la charte de l’ONU. Dans tous les cas, la déclassification d’informations moins d’une semaine après leur classification est un événement suffisamment inouï pour être souligné.
 
2- Rédacteur
Sauf homonymie, le rédacteur est un conseiller des affaires étrangères sorti de l’Ecole Nationale d’Administration en 2001, dont le ministère des armées a jugé opportun d’effacer le nom sur la copie publiée sur son site, l’original étant celui, signé (l’identification du rédacteur est d’ailleurs obligatoire dans les administrations), paru initialement sur le site du ministère des affaires étrangères, et depuis lors remplacé par la copie anonyme. Ce rédacteur n’est pas médecin puisqu’il considère les déclarations d’odeurs et les images de fumée comme des symptômes, et il n’est pas militaire puisque la phrase sur l’utilité d’une couverture aérienne semble ajoutée par un autre rédacteur et qu’il ignore la signification tactique du verbe appuyer. Par contre il déploie avec constance le fameux style de dissertation dit science-poseur attendu des candidats à l’ENA.
 
3- Forme
L’intitulé « évaluation nationale » correspond à une forme de document conjectural en usage au ministère des affaires étrangères depuis au moins avril 2017, connu pour sa diffusion simultanée en français et en anglais et pour son style dissertatif. La note de bas de page prétendant que le document est « constitué d’analyses techniques d’informations de source ouverte et de renseignements déclassifiés obtenus par les services français » induit en erreur puisqu’il n’est constitué que d’un seul document homogène dans son style de rédaction (les trois photographies et le schéma à lacunes étant des annexes), ce qui dénote une apparente confusion, dans l’esprit du rédacteur, entre le sens de « constitué de » et le sens de « constitué à partir de ». Plus important, le style est journalistique, c’est-à-dire que les titres de paragraphes expriment les conclusions des paragraphes respectifs, ou encore que les paragraphes ne sont que des explications ou justifications des titres auxquels ils n’apportent d’ailleurs par grand-chose. A la limite le lecteur pressé comme un correspondant de presse peut se contenter des titres de paragraphes. Ce style est à l’opposé de celui du traitant de renseignement, dont les titres annoncent les rubriques qu’il explore successivement, par exemple faits allégués, acteurs en présence, positions géographiques respectives, déclarations de chaque partie, éléments matériels collectés, témoignages, hypothèses étudiées, ou autres titres adaptés au sujet traité. Le renseignement, qu’il soit militaire à destination d’un ministre de la défense ou stratégique à destination d’un ministre des affaires étrangères, vise à informer un ministre et donc présente une analyse factuelle conduite méthodiquement, avant toute interprétation (laquelle est clairement séparée). Le journalisme, lui, au-delà du titre accrocheur destiné à faire acheter le journal ou faire lire l’article, présente d’abord quelques idées-force qu’il veut faire passer et retenir, l’argumentaire devenant secondaire. Le renseignement, lorsqu’il va plus loin que l’exposé d’une étude, présente à l’échelon politique un éventail d’interprétations possibles sans évidemment lui dicter une option. Le renseignement est un appareil d’Etat qui reste en place par-delà les alternances politiques, sauf évidemment dans les régimes de dictature durable, et joue donc sa crédibilité auprès de destinataires relevant de différentes sensibilités. Le journalisme, pour sa part, sert une ligne éditoriale particulière et ne peut pas subitement braquer son lectorat, ce qui l’amène d’ailleurs a choisir ses sujets voire à faire l’impasse sur ceux qui infirment ladite ligne éditoriale, alors que le renseignement ne choisit pas son sujet, il veille en général ou il scrute en particulier. De toute évidence, de par sa forme ce document n’est pas destiné à élever des informations à un ministre mais à livrer une opinion à la presse, ce qu’indique d’ailleurs immédiatement le sous-titre « programme chimique syrien clandestin » appuyé par aucun élément concret dans ce document présentant une opinion sur les allégations d’attaque chimique le 7 avril. Ce n’est pas une synthèse de renseignement, c’est une déclaration gouvernementale.

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

6 thoughts to “Évaluation de l’évaluation nationale du 14 avril 2018”

  1. Bonjour,

    @Stratdiplo, mais je vous assure que j’ai particulièrement apprécié votre démonstration. Je vous lis dès qu’il y a un nouvel article.
    Sinon, oui, je me suis mal exprimé, j’ai bien compris que le document avait, en fait, écrit de toute pièce.

    « il croit pouvoir se passer d’yeux » …. si « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois » alors tout s’explique: le gouv rendant, par les médias et les assoc, aveugle les citoyens, alors il peut se permettre de se passer des services 🙂 et donc de devenir borgne tout en restant roi.

    Cordialement,

  2. Robot, ceci n’est pas un rapport réécrit mais un document conjonctural écrit de toutes pièces, ou plutôt, faute de pièces, de tout le souci de conviction du rédacteur. Mais il est vrai que par ailleurs on décapite les services de renseignement, trouvant plus facile d’inventer un récit que d’interpréter la réalité, on dénature ses fonctions en lui dictant le résultat qu’il doit « trouver », et c’est pourquoi je conclus que le régime est devenu (volontairement) aveugle : il croit pouvoir se passer d’yeux.

  3. Une excellente évaluation. Merci pour vos billets toujours appréciés. Bien cordialement. //RO

  4. Bonjour,

    Je rebondis quant à la conclusion de stratdiplo: peut-être qu’il faut plutôt voir que l’état ne veut pas suivre ce les services lui mettent sous les yeux.
    Cela expliquerai ainsi qu’il lui faille « réécrire » les rapports. Réécrire les rapports = produire de faux rapports faussement classifiés ( pour simuler le fait qu’ils viennent des services ) …. donc faussement déclassifié … bref, une forme de haute trahison.

    Je crois que l’analyse de Stratdiplo met en lumière non pas un certain amateurisme de la part du gouvernement mais la volonté de ce dernier de se faire « services » lui-même.

    Je ne serait même pas étonné d’apprendre que les technocrates, le gouv & co, chechent à remplacer les militaires dans postes de directions des services 🙂 C’est déjà un peu le cas mais pas autant qu’ils le voudraient.

    Cordialement,

  5. Je vous remercie de l’avoir publié malgré mon style qui mérite certes peut-être encore un allègement. Et j’ai évité d’entrer dans le détail de chacune de ces allégations grossièrement mensongères, sinon les quatre pages et demi de cette « évaluation nationale » pourraient aisément inspirer, si ce n’est mériter, dix pages de commentaires… Quant au fond, tous les jours paraissent de nouveaux témoignages de médecins ou figurants involontaires de la vidéo de propagande mensongère à l’hôpital de Douma, mais la phrase « cette évaluation sera mise à jour au fur et à mesure du recueil de nouvelles informations » qui conclut le document français reste à ce jour sans suite. L’agression caractérisée en violation de la charte de l’ONU, elle, n’était pas du cinéma publirédactionnel.

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