EXCLUSIF pour 5 sur 5 : à la rencontre de Brigitte Dusch

Par Régis Ollivier le 11 décembre 2014

Le Colonel Attitude pour 5 sur 5

 

Pour sa rubrique 5 sur 5, Le Colonel Attitude s’est porté à la rencontre de Brigitte Dusch, psychanalyste thérapeute, historienne qui a bien voulu se prêter à l’exercice des questions proposées par LCA en collaboration avec son partenaire Romain. Ses recherches et travaux portent sur l’histoire de la névrose de guerre, plus spécialement pendant la première guerre mondiale mais aussi sur celles de l’Ancien Régime, les guerres napoléoniennes et 1870 dont on ne parle jamais. Elle nous livre ici sa vision, en rapport avec ces questions, du monde (un peu fou) dans lequel nous évoluons désormais. Je remercie vivement Brigitte Dusch pour la confiance qu’elle accorde au blog Le Colonel Attitude. //RO

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« Si elles ne promettent rien, les thérapies permettent de mettre en mots, de mettre des mots sur sa souffrance, son questionnement, sa douleur, sa peine. Et ce n’est pas rien ! » BD

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En 2012, le gouvernement a mis en place le mariage pour tous, ce qui a créé, on se souvient, une polémique importante au sein de notre nation. Suite à cela, il y a eu un débat sur la question de l’adoption d’enfant par les couples homosexuels. Certains se positionnent pour, arguant qu’un enfant peut se passer d’une présence maternelle ou paternelle, en revanche, pour les anti adoption, il est scandaleux de vouloir imposer le manque d’une de ces deux présences à des enfants. Selon vous, en tant que psychothérapeute, un enfant peut-il, ou non, pâtir d’un manque affectif dû à l’absence d’un père ou d’une mère ?

Déjà l’expression mariage pour tous me gène, je la trouve inappropriée, le mariage n’est pas pour tous, on ne se marie pas n’importe comment avec n’importe qui, on ne se marie pas avec tout le monde, il y a des règles, une loi. C’est d’ailleurs un des fondements de notre société. La nécessité de l’exogamie que décrit Freud dans son Totem et Tabou est fondamentale, on n’épouse pas son père, sa mère, sa sœur, son frère etc… On va chercher l’autre ailleurs, dans un autre lieu, une autre famille. Il pose ainsi l’interdit de l’inceste. Un des piliers de notre civilisation. Le mariage est aussi une institution, un rituel de passage aussi. Un homme et une femme ; deux sujets de sexe différents décident de se marier pour fonder une famille et/ou pour des raisons qui leur sont propres. Cela donne lieu à une cérémonie, on passe devant le Maire. C’est un acte d’état civil qui confère un statut, une place, un repère dans la société. Monsieur et Madame. 
Si deux personnes de même sexe ou de sexe différent voulaient officialiser leur relation il y avait le Pacs. Pourquoi le mariage ? Quid alors de l’essence du mariage, de sa représentation symbolique.  Je crois que c’est cela qui heurte surtout et qui donne lieu à des mouvements d’indignation, de colère aussi. Comme si par là, la loi républicaine venait s’immiscer dans l’intime et la sphère privée en brisant quelques tabous en passant. 
Ainsi si deux personnes de même sexe peuvent fonder une famille, la présence d’enfants se pose. Mais un homme et une femme sont nécessaires pour le faire cet enfant, c’est la Loi de la nature. Celle là même que la loi des hommes entend se substituer à la Loi naturelle. Donc un couple homosexuel, marié ou non ne peut faire un enfant, il doit s’il le veut avoir recours à l’adoption ou à la GPA. Comme un couple homme/femme stérile d’ailleurs sauf que là c’est naturel… Une question donc bien délicate. 
Le désir d’enfant. C’est cela qu’il convient d’interroger. Quid de ce désir là. Avoir un enfant pour quoi ? Ce n’est pas une décision anodine que de mettre au monde, élever, éduquer, instruire, transmettre à un petit être qui sera un futur adulte. Ce désir là ne donne pas lieu à autant d’interrogations quand il s’agit d’un « couple homme/femme » il en donne cependant pour un couple homosexuel, renvoyant ainsi au fantasme de la création et de la toute puissance.

Mais plus prosaïquement à la question : un enfant a-t-il besoin ou non de ses deux parents, un papa et une maman, la famille traditionnelle.
 Un enfant a besoin de parents c’est indéniable. Il a besoin pour vivre, grandir, être et devenir du regard bienveillant de sa mère puis de son père, il a besoin de leur amour. Les parents ou leurs substituts sont indispensables à son épanouissement, nous connaissons tous, les drames des orphelinats roumains. L’idéal est bien sûr une mère et un père, parfois ce n’est pas possible, l’un ou l’autre manque, et ce manque donne lieu à une souffrance. L’enfant a besoin d’un cadre sécure, et de répères. D’une structure familiale où il va apprendre à se développer, à grandir, à aller vers l’autre.
 Pourquoi est-ce si difficile d’envisager un enfant au sein d’un couple de même sexe où il n’y a pas une maman et un papa ? Quelles sont les figures maternelles et paternelles ? Comment va t-il s’identifier ? Qui est-il ? On ne peut pas se développer dans l’indifférenciation. Les mêmes ne donnent rien. L’homme et la femme sont différents, ils ne sont pas semblables, de par leur apparence, de par leur fonction, pourtant au risque d’entendre hurler les féministes, certains pères sont plus maternants que certaines mères. Mais une mère est une mère et le père un père. Ils sont nécessaires. 
Comment les enfants vont faire, vont s’orienter eux-mêmes dans le choix du sexe, dans leur féminité, masculinité. Leurs choix sexuels aussi, on est mâle ou femelle, il n’y a pas de neutralité, de tout, sauf exception on est soit l’un soit l’autre. Puis s’en viendront les questions que tous les enfants adoptés se posent, qui suis-je, qui est ma famille, ma mère, de qui suis-je l’enfant. D’où je viens… 
A vouloir changer une société, on risque de la casser…

 

Dans le cadre de vos fonctions, vous aidez des militaires de retour de zones de guerres. Selon vous, la formation des militaires est-elle suffisante pour faire face à des situations extraordinaires, souvent très perturbantes ? L’armée doit-elle mieux armer psychologiquement nos soldats ? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos travaux dans ce domaine ?



Je ne peux pas répondre précisément à cette question n’ayant aucun lien avec l’Armée et je ne sais pas ce qu’ils préconisent. Une bonne chose : A présent la prise de conscience de l’armée du PTSD, et c’est essentiel. Celle-ci n’est plus dans le déni, elle reconnait même cette maladie dans le cadre légal, c’est une avancée importante pour le militaire qui en souffre. 
Comment faire face à cette maladie ? Une question bien difficile car elle survient de manière inattendue, chez les soldats les plus aguerris, les commandos ou forces spéciales, mais aussi les hommes qui ne sont pas au combat. Mettre en place une prévention me semble difficile car peut-on l’éviter ? Rien n’est moins sûr. En revanche informer, dire que ça existe et que ça peut arriver à n’importe qui est important. Préciser également que ressentir des symptômes de stress post trauma n’est pas un signe de faiblesse. Un militaire est un sujet humain, avec une histoire, une vie qui lui est propre il par conséquent des réactions, des émotions, des perceptions qui échappent à tout conditionnement et entrainement les plus intenses. 
L’information est donc essentielle, la création de structures d’écoute, de prise en charge spécifique par des personnes formées à cette clinique particulière.
Une observation sur du long terme car le PTSD ne se développe pas forcément au retour, mais parfois plus tard. Rompre le silence, faire en sorte que ces peurs, ces angoisses, ces souffrances, maux ne soient plus tabous.
 Expliquer, témoigner, parler, afin que le militaire ne s’isole pas. Etre vigilant donc et informer l’entourage aussi. Lui apprendre à repérer les signes parfois infimes qui peuvent alerter. Car l’entourage est en première ligne, il souffre également de ne plus reconnaitre son fils, mari, femme, la personne qu’ils ont connus.
 Et surtout dire aussi que le PTSD n’est pas une fatalité qu’il se soigne, que ça ne marche pas du premier coup, qu’il peut y avoir des récidives. Que c’est long, lent, que c’est un chemin douloureux, c’est partir explorer des territoires inconnus, des souvenirs enfouis et enfuis. C’est un parcours du combattant avec des périodes de désespoir immenses, mais ça vaut le coup de le faire.

Le PTSD est une pathologie complexe qui ne survient pas forcément dans des conditions extrêmes c’est d’ailleurs ce qui en fait sa singularité. Tout le monde peut développer ces troubles. Je rencontre dans mon cabinet des personnes souffrant d’un post trauma et qui ne sont pas militaires.

 Je m’intéresse au stress post trauma depuis plus de vingt ans, dans le cadre de ma fonction de psychanalyste, mais aussi d’historienne. Mes recherches et travaux portent sur l’histoire de la névrose de guerre, plus spécialement pendant la première guerre mondiale mais aussi sur celles de l’Ancien Régime, les guerres napoléoniennes et 1870 dont on ne parle jamais. Tenter de reconstituer la vie de soldats internés à la suite de ces troubles… 
Le PTSD n’est pas nouveau, Balzac la relaté d’une manière admirable et touchante dans son livre« L’Adieu »

 

La France traverse une période de crise, le chômage ne cesse de battre des records, de nombreuses personnes se trouvent dans une situation de détresse extrême, et beaucoup sombrent dans la dépression. Quels conseils donneriez-vous à une personne ayant perdu toute perspective de retrouver un emploi ?



Le mot dépression me semble employé un peu trop facilement, la vraie dépression, celle que les « psys » appellent (répertorié dans le DSM IV) état dépressif majeur est une pathologie lourde demandant parfois hospitalisation et toujours un traitement sérieux délivré par un spécialiste. 
La situation socio économique actuelle n’est pas encourageante, les perspectives d’emploi pour les jeunes sont de plus en plus faibles même avec une haute qualification professionnelle. Comment dans ce contexte espérer et avoir confiance ? Ce manque d’espoir d’avenir est terrible. Pourquoi ? Pour qui ? Avoir un job est une chance, un parcours semé d’embuche. 

Donner des conseils n’est pas le rôle du psychanalyste. Quels conseils pouvions nous donner ? « Etre positif, relever la tête ne pas se lasser abattre, y croire etc.. » tenir de tels propos c’est se moquer des gens, les prendre pour des imbéciles car plus personne n’est dupe, il n’y a pas assez de travail pour tout le monde, et certains ne trouveront ni ne retrouveront un emploi. On ne peut pas mentir aux gens. En revanche les accompagner et entendre leur détresse est essentiel. La solution ne vient pas des psys, mais lorsqu’on cessera de penser que les jeunes ne peuvent être embauchés parce qu’ils n’ont pas d’expérience et que les vieux ne sont plus assez jeunes la société française aura fait beaucoup de progrès.

 

Nos vivons une époque où les réseaux sociaux virtuels (twitter, facebook etc …), et les jeux en ligne, poussent de nombreuses personnes à s’enfermer chez elles, et à ne vivre que par ce que leur apporte internet et son monde alternatif. Quel est, selon vous, l’impact de ces nouveaux modes de vies sur notre société, et sur les individus qui finissent par se couper du monde réel ? Pensez-vous que les jeux vidéos hyper-réalistes et la violence accrue sont étroitement liés? 



C’est un faux problème invoqué pour expliquer certaines conduites d’évitement ou addictives. L’Internet et le virtuel sont omniprésents, paradoxalement c’est une réalité avec laquelle il faut composer, car nous n’avons pas le choix. Lui donner alors sa juste place. Internet c’est comme la télé, c’est merveilleux, cela peut être une source d’informations précieuses, j’aurais aimé en disposer lors de mes études universitaires, mais cela m’aurait aussi privé de la recherche en BU, archives etc… Et de rencontres. Comme quoi chaque avantage a son inconvénient
. L’enfant, l’ado doit apprendre à s’en servir comme d’un outil, et non comme un jeu, mais un outil qui propose des jeux, des possibilités. Mais un outil. Quelque chose dont il va se servir. C’est-à-dire maitriser et non l’inverse. 
Ne pas être l’objet de l’objet qui nous laisse croire mais c’est une volonté consumériste qu’on peut tout obtenir d’un seul clic, car ce n’est pas vrai. Il faut du temps pour obtenir, il y a des étapes à franchir. La patience est une vertu que notre société n’aime pas. Il faut aller vite, faire vite, guérir vite, acheter vite, Etre rentable. Etre un sujet consommant dés son plus jeune âge.

 Les jeux vidéos ne sont pas les seuls vecteurs de violence. Celle-ci est partout, sur les murs, dans les rues… Allumer la télé, lire les journaux c’est voir la violence, le meurtre, le viol banalisés. C’est devenu normal. Les gens sont friands d’émissions où il est question des meurtres, des crimes sous couvert d’enquête. Dans l’Antiquité on regardait les combats de gladiateurs, puis on venait assister aux mises à mort, maintenant on regard le sordide, l’horreur depuis son salon. Il y a du progrès on ne risque plus d’être éclaboussé par le sang mais le désir de violence, d’obscénité est bien présent. Les producteurs de cinéma et d’émission l’ont bien compris en montrant à voir ces scènes choquantes. Alors où sommes-nous ? Réel ? Réalité ? Fiction ? Ces actes terribles, interdits sont mis en scène d’une manière tellement naturelle et aisée qu’il devient presque impossible de prendre du recul. Dans les jeux vidéos, on tue, on explose, on met à mort en un clic. On a plusieurs vies aussi, on peut recommencer, mais dans la vraie vie, la mort est vrai aussi, et on ne se relève pas. Illusion encore !

 

Le nombre des violences faites aux femmes est à un niveau très élevé. Malgré tout, elles sont nombreuses à refuser d’appeler à l’aide. En plus des tourments physiques, elles vivent un véritable calvaire psychologique, quel conseil donneriez-vous à toutes ces femmes qui se trouvent dans une telle situation ? Comment l’Etat, de son coté, peut-il rendre plus efficace la prise en charge de ces femmes en détresse émotionnelle ?

On en parle, on informe, on a même institué une journée pour cela, pour les dénoncer ces violences qui sont quotidiennes. Des femmes mais aussi des hommes et des enfants meurent sous les coups d’un parent violent. Télé, médias, campagnes publicitaires, n° vert se relaient pour que ce ne soit plus tabou . Ce problème est aussi vieux que celui de la prostitution, et comme elle ne trouve pas de solution. Car il n’y en a pas. C’est complexe, difficile, humiliant de dire « je suis battu, insulté « , car il n’y a pas que les coups qui font mal. Nous savons tous qu’en parler ce n’est pas simple, combien de femmes arrivent à faire la démarche quand elles se font violer ? Agresser ? C’est un problème psychologique, social, familial. Singulier aussi. Partir, changer de vie, quitter un compagnon violent ou une compagne violente ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut du temps, des coups encore avant de pouvoir enfin se décider que cette fois, c’est la dernière et qu’on ne cédera plus. 
Cela nécessite une dimension pluridisciplinaire engageant des psychologues, assistantes sociales, des personnes formées et capables d’accompagner ces femmes et hommes dans un parcours semé d’embuches.
 L’Etat ? On attend toujours de la part de cet Etat providence. Mais que peut-il faire, encore une fois c’est une démarche qui est personnelle. Personne ne peut faire à la place de. En revanche, écouter, accompagner, mettre en place les structures d’accueil qui permettent aux victimes de violence de prendre le temps car le temps là aussi est nécessaire pour prendre conscience, quitter, se reconstruire. De cesser d’être des victimes.

 

N’en fait-on pas trop aujourd’hui pour les enfants ? Je pense notamment à ces enfants que les parents suivent à la trace à l’aide d’objets connectés. 



On en fait toujours trop ou pas assez, c’est bien là toute la difficulté. Trouver le juste milieu entre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, donner la liberté à l’enfant tout en maintenant le cadre et poser des limites. Une tâche quasi impossible, mais qu’il faut tenter. Mettre des interdits. Dire non. 
Les parents par peur d’être mal aimé, par culpabilité de ne pas être suffisamment présent ont tendance à anticiper le désir de leur enfant, de donner avant qu’ils ne demandent. Les privant ainsi de ce désir, et du manque, car ils ne veulent pas qu’ils manquent, pourtant ce manque est nécessaire, la frustration aide et participe au développement, le manque permet de différer le désir et de réguler la pulsion le tout tout de suite  est impossible, il faut attendre pour avoir. 
C’est difficile car nous vivons dans un monde où l’immédiateté a toute son importance, un clic et le monde est à vous, encore une illusion.

 Quant aux réseaux sociaux, il y a des parents qui ont peur, n’ont pas confiance, et c’est légitime lorsqu’on voit la perversité et perversion du monde, les risques qu’encourent les enfants, qui ne voient pas, ne réalisent pas qu’ils peuvent être la proie de sociopathes. Mais c’est vrai aussi dans le monde réel. Le danger est réel aussi chez soi, dans la famille (ainsi les enfants incestés.) Le rôle des parents est de les protéger encore une fois ce n’est pas simple, en faire trop, pister ses enfants sur les réseaux sociaux par ex, peut être désastreux et ruiner la relation de confiance. Parler, expliquer, dialoguer. Passer des moments avec ses enfants. C’est important et c’est le plus beau des cadeaux qu’un parent peut lui faire et peut se faire

 

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Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.