France-Russie Notre vie sur le Mistral : témoignage d’un marin russe

Traduit par : Julia BREEN , source : Vladlen Tchertinov/MK — publié lundi 15 juin 2015

  REUTERS/Julie Louise
REUTERS/Julie Louise

Le quotidien Moskovski Komsomolets Saint-Pétersbourg s’est entretenu, sous couvert de l’anonymat, avec un des officiers russes qui se sont rendus en France à bord du navire Smolny pour récupérer les Mistral et y ont passé 210 jours avant de revenir les mains vides.

MK Saint-Pétersbourg : Comment avez-vous été accueillis en France ?

Officier : Nous sommes arrivés à Saint-Nazaire le 30 juin. La parcelle où le Smolny s’est amarré a été enclose d’une palissade et un point de contrôle a été installé à l’entrée. On nous a distribué à tous des badges d’accès. Les Français ont monté pour nous plusieurs baraquements de type container, qu’ils ont raccordés à l’électricité, à l’eau et aux canalisations. On pouvait s’y laver et nettoyer nos affaires. Mais les conditions dans lesquelles nous avons vécu à bord du Smolny peuvent difficilement être qualifiées de confortables. Je pense que notre commandement, en matière d’installation, a fait des économies sur notre dos. Le Smolny est un navire d’exercice, destiné à la formation pratique des élèves-officiers. Mais là, il servait de bateau-caserne. En outre, il est prévu pour 300 « passagers », et en l’occurrence, il était surchargé d’à peu près une fois et demie. Faites le calcul : deux équipages de 200 personnes chacun pour les Mistral, plus une quinzaine d’officiers des académies de marine qu’on avait formés pour être instructeurs. Résultat, tout l’équipage du Smolny a dû se serrer : nous ne vivions pas dans les cabines et les postes d’équipage, mais dans des postes non habitables : les salles des machines, les entrepôts, les locaux servant à l’équipement. La formation a commencé dès les premiers jours de juillet. Et jusqu’à la mi-septembre, les instructeurs français nous ont enseigné la théorie.

MK Saint-Pétersbourg : Comment vous traitaient-ils ?

Officier : De la part des instructeurs, nous n’avons absolument rien ressenti de négatif. Ils étaient corrects, cordiaux. Avec beaucoup, nous sommes devenus amis. Ils nous ont même dit regretter que le gouvernement français ne soit pas fichu d’accoucher d’une décision à propos des Mistral et soit inféodé aux Américains. Régulièrement, les médias lançaient de fausses rumeurs. Par exemple, que la France avait peur que les marins russes volent le Mistral, que des disques durs avaient disparu du navire, ce genre de bobards… Du grand n’importe quoi. Ces infos n’avaient pas le moindre fondement. Aucun d’entre nous ne s’est jamais trouvé en permanence sur le Mistral.

MK Saint-Pétersbourg : Et les habitants de Saint-Nazaire vous ont-ils exprimé une quelconque hostilité ?

Officier : Nous avions peur qu’il y ait des manifestations, des provocations. Et oui, il y a eu des cas où des types pas très corrects, en passant le long de notre territoire en voiture, ont ralenti et nous ont crié quelque chose depuis leurs fenêtres. Une fois, une manifestation a été organisée – une cinquantaine de personnes se sont approchées du Vladivostok avec des affiches et un mégaphone, puis se sont dirigées vers le Smolny. Notre commandement nous a ordonné de ne pas descendre à terre et de relever les hublots. Ces gens ont crié quelque chose dans leur mégaphone en direction du navire silencieux puis sont repartis.

« Nous n’avons rencontré aucune hostilité de la part des gens simples »

MK Saint-Pétersbourg : Vous alliez souvent dans la ville ? Et en uniforme ou en civil ?

Officier : Les officiers y allaient souvent, les matelots et les adjudants plus rarement, tous en habit civil, et en groupes. Les déplacements en solitaire étaient interdits. Mais ce sont les mesures d’organisation habituelles en cas de stationnement de militaires sur le territoire d’un État étranger. Pendant les permissions, parfois, nous communiquions avec des Français. Et pas seulement avec eux : Saint-Nazaire est une ville de stationnement naval, on y rencontre beaucoup d’immigrés polonais, baltes, ukrainiens et d’autres pays d’Europe orientale et des ex-républiques soviétiques. Certains sont installés en France. Nous n’avons rencontré aucune hostilité de la part des gens simples. Je considère que notre séjour en France peut être qualifié d’exemplaire. Même quand le Mistral ne nous a pas été livré à temps, les équipages ne se sont pas permis la moindre attitude négative. (…)

 

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MK Saint-Pétersbourg : Parlez-nous plus en détail du Mistral lui-même. Que pensez-vous de ce navire ?

Officier : En septembre, nous avons réalisé deux sorties en mer de dix jours chacune. Le navire nous a fait bonne impression en termes de confort et de commodité d’utilisation. Ça ne ferait pas de mal à notre construction navale militaire d’emprunter certains aspects de l’expérience française. Et avant tout sur l’introduction des technologies contemporaines. Bien évidemment qu’un pays, quand il vend son équipement militaire à un autre (et même si c’est à un allié), en minimise toujours les caractéristiques. Tout le monde le fait, et les Français aussi. Cela concerne en premier lieu les équipements de pointe. Par exemple, le radar qu’ils ont installé sur le Mistral avait des caractéristiques réduites. Je ferai remarquer que les stations russes analogues surpassent la technologie française en termes de portée, et aussi de précision. En revanche, leur système de traitement des données, équivalent de notre BIOuS, est assez intéressant. Il effectue un large spectre de tâches, autant en matière de navigation que de gestion des troupes de débarquement et de suivi des appareils volants. Tout fonctionne vite et bien. L’interface est claire et les écrans sont sensoriels. L’ergonomie des lieux de travail est aussi bien pensée chez les Français, et la puissance de calcul de l’équipement est élevée : tous les composants sont modernes. Ils ont aussi installé un équipement d’observation infrarouge très intéressant. Sur le plan de l’énergie et du mouvement, le Mistral répond enfin aux tendances actuelles du développement de la construction navale : il est entièrement électrique.

MK Saint-Pétersbourg : La Russie a-t-elle besoin de navires de ce type, selon vous ?

Officier : Je pense que oui. Le Mistral n’est pas le meilleur navire du monde dans sa classe, mais ce n’est de loin pas le moins bon. Il est capable de prendre à son bord jusqu’à un millier d’hommes, une vingtaine d’hélicoptères, plusieurs véhicules blindés et deux vedettes de débarquement de troupes. Il peut servir de navire de communication et de gestion. Et il ne faut pas oublier non plus que deux navires, c’est environ 400 emplois de matelots contractuels, d’enseignes et d’officiers.

« Ce contrat était avantageux pour tout le monde »

MK Saint-Pétersbourg : Aurions-nous des problèmes de chômage dans la flotte russe, une surabondance d’équipages et un manque de navires ?

Officier : Non, ces gens seront évidemment replacés et réemployés ici ou là. Mais déjà en France, de nombreux membres des équipages des Mistral disaient qu’ils quitteraient la flotte à la fin de leur contrat. Parce qu’on leur proposerait certainement des fonctions sans perspectives. Je sais que certains avaient l’intention de donner immédiatement leur rapport de démission. Et puis, il y autre chose : même si la France rembourse effectivement l’argent, j’ai du mal à croire que ces fonds iront aux besoins de la construction navale militaire et ne seront pas rangés, bien au chaud, dans les poches d’untel ou d’untel. Selon moi, ce contrat était avantageux pour tout le monde. Pour les Français, parce qu’ils avaient fixé leur prix, et pour nous, parce que ce prix nous convenait.

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1 réflexion au sujet de « France-Russie Notre vie sur le Mistral : témoignage d’un marin russe »

  1. Les deux bâtiments de type Mistral, construits pour la Marine russe ont fait l’objet d’un contrat qui en son temps, a bien arrangé le cahier des charges des chantiers de Saint Nazaire. Nous avions donc l’obligation de livrer les navires sans nous préoccuper de la pression américaine ; c’était l’intérêt de la France. Cette affaire a été très mal gérée et notre pays en subit de graves conséquences économiques notamment pour les entreprises qui traitaient avec la Russie. Soyons pragmatique et surtout réaliste, nous avons beaucoup plus de raisons de garder des relations d’amitié avec la Russie que d’ignorer ce grand pays qui a d’immenses besoins avec pour nos exportations un avenir prometteur. Les Etats-Unis, favorisent un protectionnisme regrettable et n’offrent aucune perspective intéressante pour l’embellissement de notre économie nationale. Ils ne font aucune concession ce qui n’entache aucunement nos liens d’amitié mais il nous faut absolument garder notre indépendance dans nos décisions en matière de politique étrangère. Il ne fait aucun doute qu’une grande majorité de nos concitoyens était favorable à la livraison des deux BPC à la Russie. La facture finale pour l’état sera conséquente sans compter les problèmes posés par la charge de deux navires sur notre compte. Les contribuables , comme d’habitude sont concernés à cause d’ une irresponsabilité politique qui nous coûtera très chère.

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