Golfe: Crise politique en vue entre Riyad et Abu Dhabi: MBN vs MBZ?

JANUARY 7, 2014
JANUARY 7, 2014

 

Le 05/01, des rumeurs annonçaient l’abdication imminente de l’Emir d’Abu Dhabi et Président des Emirats Arabes Unis cheikh Khalifa Ben Zayed Al Nahyan au profit de son Prince héritier cheikh Mohammad Ben Zayed Al Nahyan. Les rumeurs, qui circulaient sur les réseaux sociaux et dont Middle East Strategic Perspectives a pu identifier la source saoudienne, insistaient sur l’imminence de l’annonce de l’abdication de Khalifa au profit de son demi-frère, et expliquaient cette décision par des raisons de santé. Certes, Khalifa est malade. Mais de là à penser que l’exemple du Qatar où l’Emir Hamad Ben Khalifa Al Thani a dû céder le pouvoir à son fils Tamim, serait suivi aux EAU… Certes, Mohammad Ben Zayed ronge son frein et s’impatiente. Mais de là à croire qu’il pousserait son frère à partir… Les rumeurs sont saoudiennes, et elles sont tout sauf innocentes.

Les relations entre Riyad et Abu Dhabi vivent une tension latente qui risque d’éclater au grand jour à tout moment. Les Saouds et les Nahyans ont un ennemi commun, de premier rang, qu’ils combattent ensemble : les Frères Musulmans. Chaque pays le fait un peu à sa manière, sur le plan interne avec le choix par Abu Dhabi de la confrontation frontale, et sur le plan externe avec le choix par Riyad d’une contre-offensive générale en Egypte notamment. L’autre ennemi, le régime de Bachar el-Assad en Syrie, n’est plus vraiment rassembleur, Abu Dhabi n’étant plus aussi impliqué que Riyad dans cette bataille désespérée. Surtout, l’ennemi iranien n’en est plus un pour les Al Nahyan qui accueillent avec intérêt l’ouverture amorcée par le Président Hassan Rouhani dans leur direction. Il fallait un engagement iranien de reconsidérer le dossier des trois îlots à l’entrée du Golfe occupés par l’Iran et revendiqués par les EAU pour qu’Abu Dhabi prenne ses distances à l’égard de l’Arabie saoudite jusqu’à déstabiliser le projet d’union que seuls encore Riyad et Manama défendent.

Les relations de Riyad, et d’Abu Dhabi d’ailleurs, avec Doha sont elles aussi tendues, sur fond de soutien qatari aux Frères Musulmans. La politique égyptienne du Qatar suscite bien des réserves chez les Saouds et les Nahyans, mais les Saoudiens ont bien d’autres raisons aussi pour redouter l’activisme renouvelé des Thani après la phase de transition qui a suivi l’arrivée de l’Emir Tamim au pouvoir. Le Qatar reste ouvert sur la confrérie des Frères Musulmans, malgré quelques gestes insuffisants (comme la décision de museler le célèbre cheikh Youssef al-Qardaoui), et maintient une politique pro-Morsi en Egypte et pro-FM en Turquie. Mais ce n’est pas tout. Le Qatar, qui a très vite lâché l’Opposition syrienne en comprenant que le vent (américain) tournait, s’est trop vite (au goût des Saoudiens) rapproché de l’Iran : contacts politiques soutenus, apaisement médiatique, organisation de manoeuvres militaires conjointes dans le Golfe (!), et prise de contacts avec le Hezbollah libanais… Le Qatar, dont l’Emir Tamim vient de se rendre au Maroc avec l’espoir de récupérer Mohammad VI à coups de pétrodollars et après le refus de Rabat de joindre le CCG, s’intéresse aussi à une autre chasse gardée saoudienne, le Yémen.

Oman, qui a clairement annoncé son rejet du projet d’union prônée par Riyad, tient à son indépendance, et entend continuer à jouer dans la cour des grands, encouragé par le succès de sa médiation entre Washington et Téhéran. Le Koweït aussi, très occupé par ses crises politiques à répétition, cherche à éviter de se retrouver sur un axe (saoudien) contre un autre (irako-iranien), et joue, lui aussi, la neutralité. Mais, la crise qui s’annonce entre Riyad et Abu Dhabi risque d’être particulièrement éprouvante pour les Saoudiens. Les EAU auraient été un soutien fort utile pour l’Arabie saoudite dans le contexte actuel et sur les dossiers stratégiques et pressants du moment : le bras de fer avec les Frères Musulmans bien entendu, la consolidation du CCG, la contre-offensive souhaitée en Irak et au Levant, et surtout, la lutte contre l’influence de l’Iran dans le monde arabe. Cela semble compromis. Provisoirement peut-être.

En tout cas, les révélations de WikiLeaks, alors que les rumeurs saoudiennes visant à mettre la pression sur les relations au sein des Al Nahyan, sur les critiques, violentes, lancées par cheikh Mohammad Ben Zayed Al Nahyan à l’encontre des dirigeants saoudiens n’arrangeront pas les choses… En effet, des fuites, qui circulent, depuis le 06/01, sur la toile, révèlent, en se fondant sur les documents de WikiLeaks, que Mohammad Ben Zayed avait suggéré aux Américains, en janvier 2003, de provoquer un changement de pouvoir en Arabie saoudite, dès que cela serait fait en Irak… Selon les documents, Mohammad Ben Zayed aurait fait part à Richard Haas, aujourd’hui Président du Council on Foreign Relations, d’un “sondage” qui montrerait que 90% des Saoudiens souhaiteraient un changement de dirigeants en Arabie saoudite! MBZ, qui serait de mèche avec le tandem Bandar Ben Sultan Ben Abdulaziz (chef de l’Intelligence Service Directorate)-Khaled al-Tueïjri (le très influent chef du diwan royal) contre le tandem Salman Ben Abdulaziz (Prince héritier)-Mohammad Ben Nayef Ben Abdulaziz (le très puissant et ambitieux Ministre de l’Intérieur), aurait insisté devant Haas sur les contentieux opposant Abu Dhabi et Riyad notamment ceux de nature frontalière. Il aurait, lors d’un déjeuner le 10/01/03 avec le responsable américain, humilié le Ministre saoudien de l’Intérieur de l’époque le prince Nayef Ben Abdulaziz dont il aurait dit qu’il est la preuve vivante de la pertinence de la théorie de l’évolution de…Darwin. A suivre…

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.