Harpie qui déchante : la note explosive du patron de la gendarmerie !

15 décembre 2013 Non Par Régis Ollivier
Par Frédéric Farine in GuyaWeb le 13 décembre 2013

Par Frédéric Farine in GuyaWeb le 13 décembre 2013

 

Exclusif : une note du patron de la gendarmerie de Guyane -que Guyaweb s’est procurée- pourrait provoquer quelques déflagrations.

 

illustration GuyaWeb

illustration GuyaWeb

 

Le général Lambert Lucas y diagnostique l’impuissance (actuelle) de l’opération Harpie en matière de lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane. Les termes de sa note sont sans ambiguïté : “Il est désormais illusoire de prétendre que l’opération Harpie (…) puisse aujourd’hui s’opposer ou même contenir l’afflux massif d’orpailleurs illégaux sur le sol guyanais”.

Cette note du commandant de la gendarmerie en Guyane, en poste depuis juillet dernier, est un contre-pied absolu aux objectifs affichés de l’opération Harpie depuis 2008 : éradiquer l’orpaillage illégal dans un premier temps avec le fameux “cela prendra le temps qu’il faudra”de Nicolas Sarkozy lançant l’opération en février 2008 à Camopi. Elle constitue même un démenti cinglant à cet objectif sensiblement revu à la baisse depuis : ” maîtriser l’orpaillage clandestin” était en effet devenu l’objectif plus raisonnable avancé par les autorités ces dernières années.

Le patron de la gendarmerie indique donc que les autorités ne sont plus, aujourd’hui “capables” ne serait-ce que de simplement “maîtriser” cet orpaillage sauvage qui concernerait une dizaine de milliers d’hommes dans la forêt guyanaise. Cette sentence du chef aurait fait grincer des dents au sein même de la gendarmerie de Guyane où des familles ont payé un lourd tribut, ces dernières années, à cette opération de lutte contre l’activité aurifère illicite.

De source bien informée, la vulnérabilité actuelle du dispositif Harpie trouverait son explication dans une diminution des moyens : en moins de deux ans, sur environ 475 gendarmes mobiles engagés dans la forêt guyanaise, 126 en ont été retirés pour être réaffectés sur le littoral afin d’y faire face à une délinquance plus visible selon le citadin.

Au regard de ces réalités, l’Etat ne sera plus crédible en continuant à soutenir qu’il met actuellement tous les moyens en œuvre en Guyane dans la lutte contre cette activité illicite et destructrice d’un environnement précieux. Sauf à sortir de son chapeau une nouvelle stratégie inédite et indéniablement plus efficace contre cette production d’or illégale estimée à 10 tonnes par an. Les gouvernements successifs s’y sont cassé les dents depuis les deux décennies de cette nouvelle ruée vers l’or.

Le patron de la gendarmerie, lui, prône désormais la création d’une société minière guyanaise (SMG) implantée sur différentes zones à potentiel aurifère. Une société “dans laquelle l’État serait majoritaire”précise-t-il dans sa note.

Selon nos informations, le sénateur Jean-Etienne Antoinette (également maire de Kourou) s’est d’ailleurs appuyé sur cette note du général pour présenter très récemment un projet similaire à Paris.

Les autorités de la gendarmerie ne souhaitaient pas vraiment qu’une telle note soit révélée par un média. On les comprend ! – © archives-MB

A la tête de la gendarmerie de Guyane depuis juillet dernier, le général Lambert Lucas a d’ores et déjà des idées bien arrêtées sur l’activité minière de ce département français d’Amérique du Sud. Morceaux choisis d’une note du commandant de la gendarmerie en Guyane que les autorités concernées ne souhaitaient pas vraiment voir révélée dans la presse. Loupé !

Lutte contre l’orpaillage clandestin :la reddition de Harpie

L’avis du général sur l’opération Harpie : voilà sans doute le contenu le plus explosif de la note de l’intéressé, même si celle-ci contient d’autres pépites pour ne pas parler de perles. Au bout de quelques mois, à peine, passés en Guyane, le nouveau commandant de la gendarmerie ne semble plus du tout croire en l’efficacité de l’opération Harpie. Il l’écrit à sa manière mais sans ambiguïté : “les filières brésiliennes clandestines d’extraction d’or illégal se sont fortement structurées. Il est désormais illusoire de prétendre que l’opération Harpie dont les succès initiaux furent réels, puisse désormais s’opposer voire même contenir l’afflux massif d’orpailleurs illégaux sur le sol guyanais.” Le général va même plus loin : “Il est patent que les objectifs fixés en 2010 lors de l’installation de l’opération Harpie de manière pérenne ne pouvaient être atteints.” Autrement dit,  les objectifs affichés cette année-là étaient au mieux un effet d’annonce sans fondement voire un voeu pieux et, au pire -en illustrant familièrement mon propos à l’aide d’un instrument militaire- de la trompette.

 

La mission Harpie est « en perte de vitesse » selon le général Lucas. Elle a surtout perdu des moyens en hommes.

 © archives-Préfecture de Guyane

 

Le général évoque clairement dans sa note  la“perte de vitesse” de l’opération Harpie : ” Cette mission malgré les efforts considérables produits tant au niveau de la gouvernance stratégique que sur le terrain est désormais en perte de vitesse [face] à un adversaire de mieux en mieux organisé”.

Une source au sein d’une institution de Guyane connaissant bien le dossier “orpaillage illégal” et dont nous respecterons l’anonymat ne se situe pas sur la même longueur d’onde que le général Lucas : “Son jugement est peut-être précipité. Il est impossible de faire plus avec moins de moyens”.

Notre interlocuteur faisait implicitement référence au déshabillage de Pierre pour habiller Paul. Entre début 2012 et début décembre 2013, 126 gendarmes mobiles sur 475 dédiés à l’opération Harpie ont été retirés de la forêt pour venir renforcer les effectifs du littoral guyanais. Cela fait près de 27 % de gendarmes mobiles dédiés à Harpie en moins sur le terrain de la lutte contre cette activité illégale, alors que comme le souligne, lui même le général : “des renseignements obtenus (…) il ressort qu’un minimum de 150 grammes d’or mensuels par individu est nécessaire pour subsister en forêt et rendre cette activité rentable (…)Ceci rend plausible que le volume d’or extrait illégalement du sol guyanais soit de 10 tonnes par an, soit 25 kilogrammes par jour”. Et le général de souligner sur ce point que les saisies d’or opérées par Harpie sont en moyenne de 10 kilos par an.

“On leur a facilité la tâche” estime un élu de Maripasoula

En tout cas, sur les hauts lieux de l’orpaillage clandestin, notamment à Maripasoula (sud-ouest guyanais à la frontière du Surinam), on mesure directement les effets induits par ce retrait de moyens dédiés à la lutte contre cette activité. “L’Inini (cours d’eau) est redevenu une autoroute pour les pirogues de l’orpaillage clandestin. C’est la route d’approvisionnement pour les sites d’Eau Claire où les clandestins extraient l’or primaire. Ils tapent directement dans la montagne, creusent des puits de vingt à trente mètres de profondeur. Et on est en plein cœur du parc amazonien !” se désole Tristan Bellardie, adjoint au maire de Maripasoula et administrateur du Parc. Il est aussi un kayakiste émérite et président du club de kayak de la commune. Il est donc bien placé pour témoigner de ce qu’il voit lorsqu’il vogue sur l’Inini avec ses jeunes : “On voit de grosses pirogues remplies de marchandises, avec dedans pas mal de bidons d’essence de 50 litres. Ce ne sont plus de gros fûts d’essence comme par le passé. Les bidons de 50 litres se transportent plus facilement à dos d’homme en forêt”.

A 10 km de Maripasoula, “six à sept kilomètres après l’entrée de l’Inini”, le barrage de gendarmerie de Saut-Sonnelle avec ses barbelés “a été démonté” déplore encore l’élu de Maripasoula. “Depuis qu’ils ont démonté le barrage, les pirogues pleines de marchandises passent plein pot. On a enlevé une présence. Les orpailleurs illégaux n’ont même plus à galérer pour contourner le barrage à l’aide de quads en forêt. Je ne sais pas si on a changé de stratégie mais on leur a facilité la tâche”soupire-t-il.

Coopération avec les polices du Brésil et du Surinam : “inexistante”

Un autre constat de la note du général Lucas va également à l’encontre des affirmations réitérées ces dernières années par les autorités. Des affirmations selon lesquelles la coopération avec le Surinam et le Brésil avait pris forme. Selon le général Lucas, bien au contraire, en matière de lutte contre l’orpaillage illégal, la coopération avec les polices brésiliennes et surinamiennes est en l’état“inexistante”. Le commandant de la gendarmerie indique en effet : “A l’exception de quelques opérations épisodiques de lutte contre les bandes armées harcelant les garimpeiros (chercheurs d’or, ndlr) de part et d’autre de la frontière du Maroni, la coopération avec les forces de police brésiliennes et surinamiennes est inexistante en matière de lutte contre l’orpaillage illégal malgré les sollicitations répétées des institutions locales françaises.”

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NB : Voir ici en lien la note de deux pages du général Lambert Lucas