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Hystérie collective par Éric Denécé

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Éditorial d’Éric Denécé n°48 / avril 2018

Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

 

 

© Tosque Jean-Louis

 

 

La crise diplomatique entre l’Occident et la Russie ne cesse de prendre de l’ampleur,avec l’expulsion de près de 150 diplomates et « espions » russes de plus d’une vingtaine de pays d’Europe et d’Amérique du Nord1. Les raisons d’une telle réaction sont, officiellement, une « riposte » à la tentative d’attentat contre la personne d’un ex-espion russe – Sergueï Skripal2 – et de sa fille, à Salisbury, au Royaume-Uni, le 4 mars dernier. Or, il convient de noter que cette incroyable campagne antirusse ne repose sur presque rien et que les réactions qu’elle suscite apparaissent totalement disproportionnées.

 

UN ASSASSINAT… SANS MORT ET SANS PREUVE

Jusqu’à présent, force est de constater qu’aucune preuve irréfutable de la culpabilité de la Russie dans cette tentative d’assassinat n’a été fournie au public. Pour le moment, toutes les accusations demeurent verbales. Considérons rapidement les faits3 :

– indéniablement, une tentative d’assassinat a bien eu lieu contre Skripal et sa fille ;

– un policier britannique aurait été également contaminé4 ;

– mais il n’y pas eu dans cette affaire mort d’homme5 ;

– l’utilisation du Novichok n’est pas formellement prouvée ;

– La manière dont la substance neurotoxique a été diffusée n’est pas clairement établie : la police britannique a tour à tour parlé d’un cadeau empoisonné apporté par Ioulia Skripal, puis d’un gaz diffusé via le système de ventilation de la voiture de son père, pour enfin constater qu’il y avait une forte concentration de traces du produit sur la porte d’entrée – à l’extérieur – du domicile de la victime.

Cela fait beaucoup d’incertitudes qui ne permettent pas, en l’état actuel des choses, d’accuser Moscou de cette tentative d’assassinat d’une manière catégorique6, d’autant que d’autres zones d’ombre existent :

– si le neurotoxique utilisé se révélait bien être du Novichok, cela ne serait pas la preuve irréfutable de son emploi par les services russes ou de l’implication de Moscou. En effet, la fin de la Guerre froide pourrait très bien avoir permis à des organisations ou des puissances étrangères de se procurer ce produit auprès du complexe militaro-industriel de l’URSS, alors en pleine décomposition. Il convient donc de rester prudent. Le président tchèque Milos Zeman a ainsi demandé à ses services de renseignement de vérifier si le Novichok pouvait avoir été fabriqué ou stocké dans son pays7 ;

– quand bien même Skripal aurait été ciblé par des Russes, encore faudrait-il déterminer s’il s’agit de la mafia, des services, de dissidents des services et si l’ordre a été donné par Poutine lui même, ce que n’ont pas manqué d’affirmer péremptoirement les autorités britanniques8.

Surtout, il est difficile de voir l’intérêt qu’il y avait pour Moscou d’éliminer un individu comme Skripal. Rappelons qu’il n’était que l’un des nombreux ex-espions russes réfugiés à Londres et l’un des moins dangereux. Cet ancien officier du génie parachutiste a poursuivi sa carrière dans les relations internationales à partir des années 1990 : il a été attaché militaire à Malte puis à Madrid avant de revenir à Moscou en 1996 pour raisons de santé (diabète). A noter que si, dans le système russe, les attachés militaires sont administrativement rattachés au GRU, les titulaires de ces postes ne sont pas nécessairement issus de ce service. Très peu d’entre eux sont au courant des noms des agents clandestins opérant dans leur pays de résidence. D’ailleurs la relative « légèreté » de la condamnation  de Skripal – 13 ans de prison – pour avoir espionné au profit du Secret Intelligence Service britannique, montre bien qu’il n’a pu donner des informations stratégiques à ses officiers-traitants, sans quoi il eut écopé de la perpétuité et n’aurait sans doute pas été échangé en 2010 contre d’autres membres du SVR arrêtés aux États-Unis.

De plus, Skripal vivait depuis sept ans en Angleterre sous son identité réelle, de manière transparente et n’y menait pas d’activités antirusses[9 . Si Skripal n’a pas continué à travailler pour le SIS, certains estiment qu’il aurait en revanche coopéré avec plusieurs sociétés de renseignement privées d’outre-Manche, dans le collimateur du Kremlin pour avoir travaillé sur le dossier des soi-disant liens russes de Donald Trump.]. Il ne représentait donc aucun un danger pour Moscou. On perçoit donc mal l’intérêt pour le Kremlin de l’éliminer même si certains font le lien avec le discours de Poutine mi-février devant les membres des services. Dans son allocution, le président russe a en effet déclaré qu’il ne pardonnerait jamais les trahisons. Dès lors, certains commentateurs en ont tiré la conclusion pour le moins hasardeuse qu’il s’agissait d’un appel au crime. Cela n’a guère de sens. En effet, il n’est pas dans la tradition des services de quelque pays que ce soit d’éliminer quelqu’un que l’on a échangé. Au demeurant, ces « observateurs » omettent de rapporter que, dans ce même discours, le président russe a appelé à rétablir le dialogue avec les services américains9.

Ainsi, pour le moment, les Britanniques n’ont fourni ni aux médias ni à l’opinion de preuve concrète de leurs accusations à l’égard de la Russie… qu’attendent-ils donc pour le faire ! S’ils en ont la preuve irréfutable, que ne la produisent-ils publiquement ? Sans doute considèrent-ils qu’une accusation tonitruante et un battage médiatique intense suffisent à convaincre le monde de la culpabilité de Poutine. Mais pour l’instant, les Britanniques n’ont fait qu’accuser gratuitement Moscou, le sommant de prouver son innocence, ce qui sur le plan juridique est une scandaleuse inversion de la charge de la preuve et semble n’avoir choqué personne ! Londres a également refusé la coopération des Russes pour cette enquête, ce qui ne manque pas de poser la question de leur intérêt à ne pas ouvrir le dossier à d’autres acteurs10.

Enfin, si les preuves étaient produites11 et qu’il soit démontré que cette action ait bien été ordonnée par le Kremlin et exécutée par ses services, rappelons que Skripal est un traître à son pays. Dans la mesure où il pourrait avoir livré au SIS les noms d’officiers et d’agents russes, il n’est pas illégitime que des proches de ceux qui ont été victimes de sa trahison cherchent à se venger.

Ce ne sont pas les Américains qui diront le contraire, eux qui n’ont de cesse de poursuivre Edward Snowden et Julian Assange pour avoir révélé des informations portant atteinte à leur sécurité nationale. Certes, les deux hommes n’ont pas fait l’objet de tentative d’assassinat, mais les menaces proférées à leur encontre et les pressions exercées sur ceux qui les hébergent sont sans équivoque ; Washington n’a jamais caché son intention de leur faire payer leur trahison (Snowden) et leur complicité (Assange[13 . Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, est réfugié depuis 2012 dans l’ambassade d’Equateur à Londres. Le 27 mars dernier, il a été traité de “misérable petit ver” par Alan Duncan, le ministre britannique des Affaires étrangères, qui lui a demandé de se livrer à la justice (https://www.reuters.com/article/us-britain-assange/uk-minister-miserable-little-worm-assange-should-turn-himself-in-idUSKBN1H31PF)]).

Lire la suite sur https://www.cf2r.org

 

 

About the author / 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

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