Ismaïl Omar Guelleh répond sur « l’affaire Bernard Borrel » (extrait de l’interview à J.A.)

Propos recueillis à Djibouti par François Soudan le 01 avril 2014
Propos recueillis à Djibouti par François Soudan le 01 avril 2014

 

Article complet sur la République de Djibouti et son président, Ismaël Omar Guelleh (IOG). J’ai choisi volontairement le passage qui évoque « l’affaire Borrel » qui empoisonne depuis 1995, les relations entre Paris et Djibouti. Il parle de la terreur exercée sur les médias par un petit groupe de juges et d’ONG. //Régis Ollivier

 

Ismaïl Omar Guelleh au cours de l’entretien, dans sa résidence privée, le 10 mars. © Vincent Fournier/J.A.
Ismaïl Omar Guelleh au cours de l’entretien, dans sa résidence privée, le 10 mars. © Vincent Fournier/J.A.

 

L’affaire de la disparition du juge Borrel à Djibouti en 1995 a connu récemment un énième rebondissement. L’ancien officier de la garde présidentielle Mohamed Alhoumekani, qui vous accuse d’avoir commandité l’assassinat, a trouvé refuge en Belgique fin 2013 après avoir fui le Yémen. Il affirme que vous avez fait pression sur lui pour qu’il se rétracte. Qu’en dites-vous ?

Deux plaintes ont été déposées à Djibouti contre ce monsieur par des commerçants d’origine yéménite pour une affaire d’extorsion et de violences. Ces faits sont connus de tout le monde ici, ils sont publics et à la disposition de qui veut enquêter. C’est dans ce cadre que son jugement au Yémen, ou à défaut son extradition, a été exigé par nous. Pour le reste, tout ce qu’il dit est faux.

Alhoumekani assure que vous avez envoyé votre chef d’état-major général à Sanaa pour lui proposer de l’argent : 5 millions de dollars pour lui et 5 millions pour la veuve du juge Borrel.

Pure affabulation. Seul notre ambassadeur au Yémen l’a vu, et il ne lui a fait aucune proposition.

Vous lui auriez vous-même téléphoné, en l’appelant « mon fils », et lui « papa ».

On m’a rapporté cela et j’en ai beaucoup ri. Incroyable !

Il dit en avoir les preuves audio.

Eh bien, qu’il les donne !

Cela va faire vingt ans l’an prochain que dure cette affaire Borrel. Elle vous a gâché la vie ?

Non. Sauf au début, j’étais énervé, agacé, tracassé. Et puis j’ai compris : face à la terreur exercée sur les médias par un petit groupe de juges et d’ONG, notre voix n’avait aucun droit à être prise en compte et nous n’avions aucune chance d’avoir accès au dossier. Nous avons pourtant gagné toutes les procédures engagées autour de cette affaire, sans résultat. D’où la suspension de notre coopération judiciaire avec la France.

Cette épée de Damoclès ne vous empêche pas d’être très courtisé pour votre position géostratégique. Après les Français, les Américains et les Japonais, qui ont installé des bases militaires à Djibouti, c’est au tour des Russes et des Chinois de vous solliciter…

Oui, et avec insistance. Les Russes veulent absolument un point d’attache pour la maintenance de leur flotte de l’océan Indien, notamment pour leur porte-avions et leur porte-hélicoptères : nous leur avons proposé Obock. Quant aux Chinois, dont le ministre de la Défense était ici fin février, ils souhaitent disposer d’un quai d’accostage à Djibouti.

De votre côté, c’est une vraie coopération militaire qui s’annonce avec Pékin. Avec achat d’avions, de radars, formation dans les académies militaires chinoises, etc. De quoi inquiéter vos partenaires occidentaux ?

Et pourquoi donc ? Vous savez, la Chine investit massivement en Afrique de l’Est : 10 milliards de dollars rien qu’en Tanzanie, transformée en une sorte de hub pour l’exportation des minerais à destination de la Chine. D’ici à 2024, 80 % des bateaux croisant dans l’océan Indien battront pavillon chinois, et Djibouti sera la base à partir de laquelle ils protégeront leurs lignes d’approvisionnement. Ce partenariat stratégique est dans notre intérêt. C’est ce qui m’importe.

Ne craignez-vous pas que Djibouti devienne le lieu où s’affrontent les intérêts contradictoires de grandes puissances ?

À nous de savoir tirer notre épingle du jeu. Notre situation géostratégique, c’est notre seule ressource durable.

La conseillère de Barack Obama à la Sécurité nationale, Susan Rice, est venue vous rendre visite début mars. Avez-vous négocié avec elle une augmentation du loyer de la base américaine ?

Il a surtout été question de coopération, du Millennium Challenge Account et de l’Eximbank, dont Djibouti souhaite bénéficier. En ce qui concerne le loyer, nous sommes déjà passés de 30 à 38 millions de dollars pour 2014.

Les Français, eux, continuent de vous payer 30 millions d’euros par an depuis onze ans. À quand une réévaluation ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. La situation financière de la France est un peu serrée. Je suis compréhensif.

En avez-vous parlé avec François Hollande lors de votre dernier tête-à-tête à Addis-Abeba, en 2013 ?

Non, pas de ce point précis.

A-t-il abordé avec vous l’affaire Borrel ?

Pas du tout. François Hollande est un gentleman.

 

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.