J’accuse… ! Lettre ouverte à Marisol Touraine

Par Aurélie D. , 15 avril 2015

AgoraVox

Une mère face à la terrible douleur qui s’adresse à la ministre Marisol Touraine. Tout un système à revoir. Il est vrai que la ministre n’était pas sur place, dans cet hôpital public. Un drame comme il en arrive trop souvent encore. //RO

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Lettre ouverte à Marisol Touraine

Madame La Ministre,

Je vous écris pour vous annoncer une terrible nouvelle. Un enfant ne grandira plus désormais. Un enfant est mort.

Ce n’est pas une maladie qui l’a tué, ni un tragique accident, ni un coup de la fatalité.

Non. Un enfant est mort, condamné par l’hôpital public français.

Et pourtant tout avait bien commencé. Sur l’aventure de la vie, il y a ce couple, comme des milliers d’autres, qui s’aime et qui attend un bébé. Neuf mois d’une parenthèse enchantée où tout se déroule bien, neuf mois d’une attente suspendue à toutes les promesses, neuf mois où le ventre s’arrondit de cette vie faite de chair, de sang et d’espoirs. Ce ventre qui s’alourdit d’un petit être inconnu en même temps que s’allège, dans cette magie de la transmission, le poids de notre condition d’homme.

Car donner la vie, c’est déjouer la mort.

Donner la vie, c’est parier que demain sera renouvelé.

Que demain ne s’arrêtera pas.

Un enfant est mort et demain s’est arrêté.

Et pourtant tout avait bien commencé.

Comme ce vendredi matin où une jeune femme se rend à l’hôpital pour son suivi intensif de grossesse : elle est à 40 semaines et 6 jours. Plus que quelques heures avant son terme. Plus que quelques heures avant l’arrivée de son enfant. La sage-femme qui l’accueille lui dit que ce n’est vraiment pas le jour pour accoucher, que les salles d’accouchements sont pleines. C’est dit dans un sourire, sur un ton presque léger. Mais c’est dit quand même.

Madame, nous sommes le vendredi 13 mars : c’est le début de la grève des gardes et des urgences lancée par les syndicats du monde de la santé pour manifester contre votre projet de loi. Un week-end de surchauffe qui s’annonce pour les hôpitaux publics. Ces deux jours, comme l’a prévenu le collectif du « Mouvement pour la santé de tous » à l’initiative de cette grève nationale, seront « un week-end de santé morte ».

La veille de ce vendredi, la jeune femme reçoit un coup de fil de l’hôpital pour déplacer son rendez-vous : ce ne sera plus 14h mais 10h30. La secrétaire ne lui donne pas de raison précise. Elle dit simplement que « ça l’arrange comme ça ».

Tout avait bien commencé.

10h30, ce vendredi 13 mars, la sage-femme pose un monitoring pour entendre les battements de cœur du bébé. La future maman se porte comme un charme, bébé aussi apparemment. Une grossesse de magazine, comme le souligne la deuxième sage-femme qui fait l’échographie. Tous les signes indiquent que l’accouchement ne va pas tarder : la présence de contractions régulières, le col ouvert.

Tout va bien.

Il y a cependant une interrogation. Ce doppler du cordon ombilical qui indique une donnée inhabituelle. Une variante par rapport à la norme, comme dira plus tard le médecin de garde. On arrive à une certaine limite dans la qualité des échanges gazeux. La sage-femme appelle le médecin par téléphone pour lui faire part de ces résultats. Une brève conversation, puis l’obstétricien propose d’appliquer le protocole : faire revenir la jeune femme dans 48 heures. Avant de raccrocher, la sage-femme répond qu’elle préfère quand même revoir la patiente dès le lendemain matin.

Tout avait bien commencé.

Il y a juste cette interrogation et un protocole à demi-appliqué, à moitié respecté.

Avant de repartir, la future maman a regardé les deux-sages femmes. Droit dans les yeux. Une angoisse l’avait prise à cause de cette histoire de doppler, de ces échanges gazeux réduits dans le cordon ombilical. C’est alors qu’elle a eu cette phrase, incroyable, terrible, inattendue. Instinct d’une mère qui sent que quelque chose va mal, que ça peut mal tourner.

« Je ne veux pas revenir avec un bébé mort ».

On a lui a dit de ne pas s’inquiéter. De revenir le lendemain matin.

Elle est revenue à l’hôpital. Pas le lendemain matin. Mais quelques heures plus tard, dans la nuit. Et lorsque on l’a opérée d’une césarienne en urgence, son bébé était mort.

Cette maman, c’est moi.

Sur l’aventure de la vie, il y a ce couple, comme des milliers d’autres, qui attend un bébé. Mais en quelques heures, tout a basculé. Neuf mois qui s’anéantissent soudainement dans la mort, l’horreur et le désespoir.

Madame la Ministre des Affaires sociales, de la Santé et du Droit des femmes, entendez aujourd’hui ce cri de colère.

J’accuse l’Etat français de mettre en péril la vie des mamans et de leurs bébés, en fermant des maternités et en jetant toutes ces femmes à l’arbitraire d’équipes médicales débordées, elles-mêmes confrontées à des logiques budgétaires au sein duquel l’humain se retrouve broyé.

J’accuse l’Etat français d’engendrer la déshumanisation de notre système de santé publique, un système de santé d’autant plus médicalisé et technicisé qu’il en devient inhumain, un système de santé qui déroule froidement des protocoles et réduit les patients à de simples données cliniques.

J’accuse l’Etat français de se désinvestir de sa mission qui est de protéger la vie de ses citoyens, en disséquant sur la table d’opération nos hôpitaux, surchargés et intoxiqués, de réduire drastiquement les moyens financiers sans augmenter pour autant ni mieux former le personnel de santé.

J’accuse l’Etat français d’avoir failli à son devoir, ce vendredi 13 mars 2015 : celui de prendre soin d’une jeune maman qui allait mettre au monde un bébé dans un hôpital public.

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Illustration Le Colonel 2.0   eddenya.com

 

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.