La probable stratégie des djihadistes en Tunisie, apparente cible prioritaire

Par Maurice Duclos, le 10 mars 2016

Le Colonel 2.0

Mis à jour le 15 mars 2016 :

Nom: Tahar Ben Hassine

Sujet :: Votre analyse sur la Tunisie

Commentaire:

Cher Monsieur,
J’ai lu avec grand intérêt votre analyse sur « La probable stratégie des djihadistes en Tunisie » qui m’a interpelé à plus d’un titre : d’abord comme acteur politique dans mon pays et ensuite comme président du « réseau civil de soutien à la lutte anti-terroriste », association dont l’orientation n’est pas encore définie (entre action et sensibilisation).
J’ai discuté du contenu de votre analyse avec des spécialistes tunisiens, militaires et sécuritaires, qui m’ont précisé que :
1. Les monts « naffoussa » ne sont pas entre les mains des djihadistes mais bien de l’armée,
2. l’effectif combattant de l’armée tunisienne est de 50.000 hommes et non pas 25.000.
En quoi ces données peuvent-elles changer vos conclusions?
Bien cordialement

Voici la réponse de Maurice Duclos /
Bonjour,

Merci de l’attention que vous avez porté à mon article, j’imagine que votre action politique sur le plan nationale est très prenante.

D’après les informations que j’ai pu collecter, l’armée tunisienne compte 40.500 militaires actifs et 12.000 réservistes.

Lorsque je faisais référence à 25.000 militaires, je parlais de l’armée de terre tunisienne et non de l’ensemble de l’armée tunisienne.

Les chiffres sont donc compatibles, je suis désolé si j’ai manqué de précision.

Concernant le Djebel Neffoussa, ce massif s’étend du côté tunisien et côté libyen.
Pour l’heure, d’après mes contacts, il y a bien des maquis mais uniquement du côté libyen, il est probable qu’ils chercheront à s’étendre du côté tunisien.
Les américains ont effectué à Sabratha un bombardement pour prévenir des séries d’attaques terroriste en Tunisie.

La guerre qui va probablement avoir lieu en Tunisie est une guerre contre-insurrectionnelle, le scénario que je décris, est le scénario que les insurgés veulent réaliser, ils ont des chances d’y arriver mais rien n’est joué.

Dans une guerre insurrectionnelle, l’objectif de l’Etat comme des insurgés est le contrôle de la population. C’est pour cela que je n’avais compté que les effectifs de l’armée de terre, car seul ce corps peut effectuer le contrôle et la protection de la population (en plus des forces de police).

Votre action politique de mobilisation de la population est donc tout aussi importante que le nombre de militaires car si on réussi à fédérer la population autour d’un objectif national, les insurgés n’arriveront pas à obtenir le contrôle voulu de la population.
La Tunisie a la chance de connaître un fort sentiment national qui s’appuie sur une histoire très ancienne, antique, c est un cas unique au Maghreb.

Par ailleurs, certains pays européens ont compris le danger que représenterait un basculement de la Tunisie. Les anglais sont ainsi intervenus, discrètement mais efficacement à Ben Gardane.

Je vous souhaite donc tout le succès possible dans votre action politique, pour préserver la paix dans votre magnifique pays.

Cordialement

Maurice Duclos

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Ben-guerdane

Une analyse prospective intéressante des événements survenus en Tunisie le 08 mars 2016 que je publie ici en exclusivité pour Le Colonel 2.0. Avec mes plus vifs remerciements que j’adresse à Maurice Duclos pour la confiance qu’il accorde au blog. //RO

 

L’heure est venue pour les djihadistes d’élargir rapidement la zone de chaos afin de ne pas être écrasés en Syrie et en Irak.

Ils ont volontairement affaibli leur front dans cette zone pour faire venir depuis le Levant au moins 10 000 djihadistes en Libye et 5 000 en Europe (selon Interpol).

L’action militaire qui a eu lieu à Ben Gardane (ville de 60 000 habitants sur un pays de 10 millions d’habitants), le 7 mars 2016, ne laisse pas de doute, la Tunisie est leur cible prioritaire en Afrique du nord, probablement même plus que la prise de contrôle complet sur la Libye.

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Ce focus sur la Tunisie apparaît logique de par les raisons suivantes :

– La Tunisie est un État coupé en deux entre une population très occidentalisée, riche et éduquée le long de la côte nord très islamisée, pauvre et avec un niveau d’étude moindre au centre et au sud du pays.
– L’armée tunisienne est faible, peu nombreuse et mal entraînée (l’armée de terre compte seulement 25 000 hommes pour 163 000 km²).
– Les djihadistes ont déjà notablement affaibli les ressources financières de l’État Tunisien en attaquant le secteur touristique (attentat du Bardo et de Sousse).
– Les seules réelles forces de sécurité de la Tunisie sont la police et la gendarmerie mais elles sont très mal vues depuis l’ère Ben Ali
– Les djihadistes ont déjà constitué des maquis autour de Kasserine depuis 3 ans (l’armée a renoncé à les en chasser après avoir essuyé de lourdes pertes) et plus récemment dans le Djebel Neffousa (montagnes délimitant le nord de la frontière entre la Libye et la Tunisie).
– En faisant tomber la Tunisie, il est probable que l’occident n’arriverait plus à trouver les capacités militaires pour empêcher tout le Maghreb de basculer.

 

L’action militaire du 08/03/2016 n’avait pas pour but d’établir un califat subitement en Tunisie comme l’ont affirmé certains médias mais de réaliser une action psychologique pour démontrer leur puissance et leur capacité d’organisation, finalement un peu ce que fut l’offensive du Têt lors de la guerre Vietnam (à l’échelle Tunisienne). Les djihadistes ne pouvaient espérer tenir la ville sans tenir la campagne et la frontière avec la Libye.

Les moyens mobilisés par les djihadistes sont effectivement assez impressionnants.
A 25 km à l’intérieur de la Tunisie, ils ont réussi :
– A mobiliser probablement entre 100 et 200 hommes
– A amener de l’artillerie (les casernes de l’armée ont été pilonnées avec des roquettes
– A créer des caches d’armes à l’intérieur de la ville à l’insu des forces de sécurité, ce qui suppose une collaboration active de la population avec les djihadistes.

Le ratio des pertes en dit long : un soldat pour 3 djihadistes, c’est énorme, l’armée ne tiendra pas longtemps et ne dispose que de peu de troupes capables ou motivées pour combattre, les ressources militaires gouvernementales s’épuiseront donc très vite, les ressources financières également…

Mon estimation est que l’armée Tunisie peut mobiliser réellement au maximum 8 000 combattants (contre le maquis de Kasserine, elle n’en aura rassemblé que 5 000 sans grand résultat). Le ratio serait donc de 1 contre 1.

Du côté djihadistes, par contre, on dispose probablement de 8 000 tunisiens en Libye déjà aguerris par leurs expériences en Libye et/ou en Syrie.

Il faut également rappeler que les dictateurs khemalistes tunisiens n’ont jamais fait confiance à l’armée mais toujours à la police, du fait de la trop grande proximité d’une partie de l’armée avec les milieux islamistes. Ainsi en novembre 1987, une partie de l’armée s’était alliée aux islamistes lors de la tentative de coup d’État, en cas de guerre civile, il est probable qu’une partie de l’armée ne suive pas le gouvernement occidentalisé.

Il est cependant à craindre que le pays ayant été dirigé par Ennahdha (partie islamiste proche des frères musulmans) pendant 4 ans, un nombre important de cadres de l’arme soient affiliés aux salafistes ou aux frères musulmans.

La stratégie que vont suivre les djihadistes va hélas être une stratégie insurrectionnelle classique et efficace :

1°) Mener des actions terroristes dans les villes côtières pour ancrer l’armée et les forces police/gendarmerie et empêcher une concentration de la force de feu d’une armée « moderne » dans leurs zones de contrôle

2°) Élargir leur zone de sécurité et de contrôle en créant une continuité territoriale entre leurs maquis du Djebel Nefoussa et celui des montagnes entourant Kasserine

3°) Mener des actions de harcèlement entre les villes afin de couper les communications villes protégées par l’armée

4°) Réduire une à une les places fortes tenues par l’armée

Certaines villes seront probablement pour les djihadistes des villes prioritaires comme Kairouan, 4ème ville sainte de l’Islam, l’effet psychologique serait énorme si les djihadistes s’emparaient d’une ville sainte et il serait extrêmement compliqué pour l’armée d’aller faire la guerre sur ces lieux sans provoquer encore plus une phénomène d’adhésion autour du mouvement salafiste.

La création d’une continuité territoriale entre Kasserine et le Djebel Nefousa (proche de Ben Gardane) couperait de fait la Tunisie en deux et le gouvernement perdrait très rapidement le contrôle de la partie sud en deçà de cette ligne.

La chute du sud de la Tunisie permettrait au djihadistes d’avoir une continuité territoriale entre avec la Libye autre que la route côtière et faciliterait ainsi l’approvisionnement de l’effort de guerre en Tunisie.

Dans l’hypothèse où la Tunisie perdrait le contrôle d’une partie importante de son territoire, il est probable que cette situation provoquerait un fort mouvement migratoire de la population occidentalisée de la Tunisie vers l’Europe. Cette population a en effet un haut niveau d’étude, parle couramment le français et bien souvent l’anglais. Elle aura probablement la tentation d’émigrer plutôt que de résister car une vie de consommation à haut niveau de revenus les attend en Europe contre une guerre civile sanglante dans leur pays.

L’Europe serait fortement déstabilisée par ce flux migratoire brutal qui se dirigerait massivement vers la France.

Il est probable que les djihadistes cherchent en effet à faire chuter prioritairement la partie sud de la Tunisie du fait de sa proximité avec la Libye mais surtout du fait que les salafistes y sont très largement majoritaires. Pour s’en assurer, il suffit de regarder une carte électorale de la Tunisie.

Le mouvement migratoire, en plus de déstabiliser plus encore l’Europe, aura pour effet d’affaiblir l’assise et la légitimité gouvernementale.

Il est donc extrêmement plausible qu’une série d’attentats sans précédent débute très rapidement pour fixer les troupes gouvernementales et les obliger à choisir entre les villes et la campagne étant donné qu’ils n’ont pas les moyens de sécuriser l’ensemble de la Tunisie.

Une course contre la montre est engagée et il est impératif d’empêcher la Tunisie de chuter si nous voulons réussir à contrôler la situation.

 

Illustration Le Colonel 2.0. Photo : Pourquoi Daech a frappé la Tunisie
tsa-algerie.com

 

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6 réflexions au sujet de “La probable stratégie des djihadistes en Tunisie, apparente cible prioritaire”

  1. Quant à votre commentaire autorisé et condescendant relatif à l’accès à l’Ecole de Guerre, il laisse entendre que vous ne connaissez pas le général Paul Vanuxem.

  2. Ils ne sont pas si amateurs que ça, ces professionnels qui ont bien coordonné les attaques ciblées lancées par plusieurs équipes chargées d’éliminer individuellement et simultanément, à leur domicile, les responsables locaux de la sécurité, en amont de l’action principale. Qu’ils aient tous passé la frontière au dernier moment ou qu’on ait activé des cellules dormantes locales, c’est exactement le mode d’action que les Soviétiques avaient confié autrefois à leurs Spetsnaz, et qui pourrait être utilisé ailleurs demain… Pour des « pouilleux morts de trouille », dont 49 devront certes être remplacés, cette élimination ciblée multiple est un joli résultat.

  3. Analyse très intéressante quant à la dualité territoriale et humaine de la Tunisie, au rapport des forces et, en conséquence, aux objectifs intermédiaires vraisemblables de l’Islam pour conquérer d’abord le sud puis l’ensemble du pays. Quant à l’idée selon laquelle « l’Occident n’arriverait plus à trouver les capacités militaires pour empêcher tout le Maghreb de basculer », avant de se demander si un Occident chercherait à empêcher le Maghreb de basculer, on pourrait s’interroger d’une part sur l’existence ou l’unicité d’un Occident en termes géopolitiques, et d’autre part sur l’éventualité d’un changement d’optique et d’intentions depuis que les pays occidentaux ont fomenté le printemps vert d’Egypte, de Tunisie et de Libye (entre autres), et continuer de tenter d’introduire des groupes commandos armés (que l’on peut appeler agents spéciaux, agitateurs, terroristes ou guérilleros selon affinités) en Algérie, par les frontières tunisienne et libyenne justement. Sauf erreur les Etats-Unis cherchent tout prétexte pour s’implanter dans le Sahara, la France et l’Italie sont retenues par leur repentance historique, l’Espagne ne s’intéresse qu’aux abords immédiats de Ceuta et Melilla, et le seul pays qui puisse avoir la capacité militaire tant de sécuriser aujourd’hui l’Afrique méditerranéenne (en commençant par la Tunisie et en tenant l’Egypte en respect) que de maintenir demain le Tchad tourné vers le Nigéria et le Soudan est l’actuelle première puissance militaire africaine et dernier rempart contre l’alliance islamo-atlantique, à savoir l’Algérie. Si une partie de l’Occident souhaite tenir l’Islam en échec en Afrique du Nord, c’est l’Algérie qu’elle doit soutenir.

  4. Cette analyse laisse à penser que si les Tunisiens doivent s’attendre à des lendemains sanglants, comme en Syrie, nous ne seront pas épargnés en France. Bachar el ASSAD a POUTINE pour combattre ces barbares et les mettre hors état de nuire. Nous qui avons-nous ?
    Pourtant, les mêmes « monstres » sont déjà bien installés chez nous et attendent le signal du départ….

  5. Analyse ridicule ! Les terroristes de Ben Guerdane étaient des peignes culs et de pauvres couillons ! Si au départ leur attaque avait été préparée,le reste n’a été
    qu’une débandade de pouilleux morts de trouille….49 au tapis ! Et 8 capturés !
    4 caches d’armes,et un camion rempli d’armes ont été saisies.
    Et ce n’est pas fini…
    Les « maquis » dont vous parlez sont pratiquement éradiqués,et de toutes façons,
    ils ne comptaient que quelques membres…D’autre part,tout les experts (Dont
    visiblement vous n’êtes pas) s’accordent pour dire qu’il y aurait 1500 Tunisiens en Lybie,et non pas 5000 !
    Revoyez donc votre copie,car à l’Ecole de Guerre,vous seriez refoulé….

  6. Eteindre ce feu (image…) me paraît difficile voire impossible, en étant pessimiste où réaliste…L’avenir me semble bien sombre.

Les commentaires sont fermés.

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