La Psychiatrisation des dissidences

Jean-Henri d’Avira, le 17 janvier 2016

Exclusivité Polémia

 

Excellente analyse, un peu longue mais il faut ça. Car ça fait peur et c’est ce qui nous attend.//RO

 

Jean-Henri d’Avirac, essayiste
♦ Après l’excommunication, le Système s’engage dans l’isolement (au sens psychiatrique du terme) du dissident, comme en témoigne cette réaction de la revue Challenge à l’interview qu’osa donner Onfray au magazine des idées Eléments pour la civilisation européenne :
« La pensée Onfray n’est plus que la manifestation permanente des répulsions d’un intellectuel dont le surmoi s’efface dès qu’il est confronté à des figures archaïques paternelles ou maternelles toutes-puissantes avec lesquelles les conflits n’ont pas été résolus. »… On se pince… Jean Henri d’Avirac fait pour Polémia le point sur cette nouvelle dérive sectaire.

De la diabolisation à la psychiatrisation

Disqualifier l’adversaire est désormais la pratique la plus courante d’un Système qui n’a plus grand-chose d’autre à nous dire et pour lequel toute idée est par définition suspecte, suspecte d’intentions maléfiques, de subversion ou, plus récemment, de perte pathologique du sens du réel… Ce réel se résume à présent dans l’Axe du Bien à l’Axe des Biens, au « système des biens (de consommation) », sous le vernis clinquant d’un humanisme à deux balles, dont le citoyen est sommé de ne pas se détourner sous peine d’exclusion et d’ « isolement », au sens clinique du terme.

La diabolisation, bien connue de ses victimes que sont notamment les intellectuels non conformes, est la manière la plus radicale d’exclure du débat l’adversaire : on ne discute pas avec le Diable, on l’excommunie ! Plus sournoise, plus visqueuse est la psychiatrisation. Tout aussi efficace, elle invalide l’adversaire qui, de naissance ou dans le prolongement d’une frustration et d’une dérive personnelle, semblerait ne plus être en capacité de prendre part au débat. Diagnostiqué, isolé, stérilisé, le malade doit être traité afin d’éviter que ne se propage sa folie, perçue généralement comme virale et violente. Sur un plateau télé, la révolte, suscitée jusqu’alors par un déballage politiquement incorrect, laisse la place à une psychanalyse en live de l’émetteur, qui en quelques fractions de seconde se retrouve sur un divan sous le regard condescendant d’observateurs partagés entre crainte et commisération.

La machine à interner l’opposant

La juxtaposition d’exemples récents de psychiatrisation suffit à illustrer le propos.

Février 2015, le quotidien USA Today publie un rapport, curieusement issu du Pentagone, dans une période où la Russie de Vladimir Poutine présente, dans l’affaire ukrainienne, des signes flagrants de non-soumission à l’ordre mondial américano-centré. Au cœur du texte (révélé 7 ans après sa rédaction), Poutine serait atteint d’une forme d’autisme, le syndrome d’Asperger, que Brenda Connors de l’Ecole de guerre de la Marine américaine, auteur du rapport, considère comme « un sérieux problème de comportement affectant toutes ses décisions » (…), cette information ne pouvant être confirmée que par un scanner du cerveau poutinien n’a pas suscité de nouveaux commentaires… mais, elle court, elle court, la rumeur.

Les Américains sont depuis toujours experts en psychiatrisation des dissidences face à ce qu’ils identifient comme des menaces pesant sur le grand supermarché planétaire. De Mac Carthy aux libéraux bon teint, le communisme a eu son lot : pour Störmer, « Le communisme est une maladie de l’esprit ». Pour Ronald Reagan : « Ni un système économique, ni un système politique, c’est une forme de folie, une aberration temporaire qui disparaîtra un jour de la surface de la terre parce qu’elle est contraire à la nature humaine ».

Plus récemment et de façon larvée c’est la résistance à la consommation qui est indirectement visée. En termes macro-économiques est scruté en permanence le « moral des ménages » sous forme de baromètre largement diffusé dans lequel au bout du compte la non-consommation est devenue un marqueur de dépression collective.

Le partisan de la décroissance qui remettrait en question le chemin sacré de la consommation flairant le mur qui vient est pour sa part présenté par les porte-paroles/experts du Système, au mieux, comme un doux rêveur, mais, plus généralement, comme un profil profondément inadapté, consophobe, marginal, non fréquentable sur les plateaux les plus en vue du PAF… Il est vrai qu’entre deux écrans publicitaires ça ferait carrément désordre !…

D’une manière générale, relevons toute la pertinence de l’analyse de Jean-Pierre Legoff (1) (Du gauchisme culturel et de ses avatars) qui pointe du doigt une véritable dérive : la psychiatrisation du peuple dans laquelle un inconscient collectif (au sens de Jung) nourri de « préjugés, de stéréotypes ancrés » doit être combattu : vous ne savez pas que vous êtes malade, mais vous l’êtes, nous dit-on ! Tous les hommes potentiellement en proie à leurs pulsions et à leur inconscient devraient être ainsi soignés, rééduqués… « Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »…

Sur un tout autre registre, plus anecdotique mais très évocateur, furent les procès récurrents faits à Eric Zemmour sur ses prétendues « obsessions » et ses délires médiatiques qui feront de l’auteur du Suicide français, pointant du doigt la dévirilisation de la société, « un homme qui doit avoir des problèmes avec les femmes »… Tout aussi éclairants sont ces propos de l’ « expert » alias Jean-Pierre Winter, psychanalyste, diagnostiquant à l’invitation du magazine Le Point en avril dernier « un fantasme incestueux et une pulsion de mort » dans la famille Le Pen, qui expliquerait le déchirement en cours. Carrément sidérant, le chemin de croix de ce jeune écolo-anarchiste, qui avait eu l’outrecuidance, le 26 mars 2012, de s’élever contre le déclassement de l’unique zone Natura 2000 de Loupian dans l’Hérault en s’enchaînant à un puits et qui, à l’appel du parquet, sur la base de la loi du 5 juillet 2011 permettant la psychiatrisation « des troubles à l’ordre public », se retrouva à l’isolement à l’Hôpital de La Colombière à Montpellier.

Que dire enfin de ces quelques ouvrages bien pensants (2), qui tentent de présenter les idées nationalistes ou identitaires comme l’expression d’une homosexualité refoulée ? Jusqu’à ce papier de Catherine David traitant de toutes les dissidences politiques et religieuses dans le Nouvel Observateur (septembre 2010), qui opère une prétendue « psychanalyse des fanatiques » : « La montée aux extrêmes est une névrose masculine, une tragédie phallique, une maladie de la virilité » ; ce serait là l’origine de la ligne de fracture « entre extrémistes et modérés de toutes obédiences et de tous les pays » (…).

En filigrane dans ce patchwork se profilent les contours d’un nouveau bouclier destiné à la préservation du Système, qui met la pensée sous préservatif et sous monitoring. Pour votre bien, la NSA et notre propre police (désormais décomplexée sur le renseignement et la surveillance généralisée) veillent au grain. Pour votre bien, la police de la pensée et SOS Médecins du Cerveau répondent en temps réel sur les dérives non conformes… Pourquoi redouter un électro-encéphalogramme au diagnostic réputé fiable quand on a la possibilité d’être protégé et soigné ?… « Pourquoi redouter les écoutes quand on n’a rien à se reprocher ? » (Benoît Hamon)… La Corée du Nord n’est plus très loin !

Lire la suite sur http://www.polemia.com

Image : Psychiatrisation des gêneurs. (Source : LesObservateurs.ch)

 

 

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.