Lampedusa. Le temps de l’émotion, et puis?

Frédéric HELBERT, le blog le 05/10/2013

« Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie ». Albert Londres

Lampedusa: Le visage de la sempiternelle tragédie de l’exil clandestin des naufragés de la vie. Tragédie sans aucun remède. 

Enquête.

Des rues vides, des fleurs ici et là,  rideaux tirés, mines sombres, des larmes, des cris de colère, des marins racontant l’horreur vue, et comment ils se sont mobilisés pour sauver des naufragés…. Lampedusa pleure. L’Italie tout entière s’émeut et se recueille,  Les images provoquent la révolte. Mais pour combien de temps?  Et ce cérémonial de la tristesse serait-il là, si la tragédie n’avait connu une telle ampleur? Si le bateau avait atteint les côtes avec sa « cargaison » de réfugiés dont l’Europe ne veut pas? Cela fait des années que cela dure, des années. L’Italie et l’Espagne sont dans l’esprit de ceux qui risquent tout, venant du continent africain, des pays en guerre ou de misères, la première étape vers « l’Eldorado » européen, une vie qui sera quoiqu’il arrive pensent-ils meilleure. Et s’ils doivent mourir en chemin, le destin aura décidé. Alors, depuis des années, « les rafiots de l’exil »  alimentent la chronique de l’actualité, et au passage les poches de trafiquants, les passeurs qui entassent les populations de malheur sur des bateaux d’un autre âge, confrontés à la violence si souvent mortelle des océans.

« Aujourd’hui, nous pleurons, nous crions, nous avons fait tout ce que nous avons pu, mais que se serait-il passé pour tous ceux qui ont péri s’ils avaient accosté? demande un habitant de Lampedusa.Voulez-vous visiter les centres d’accueils ignobles qui où ils sont cantonnés, entassés comme du bétail lorsque ces « damnés de la mer » arrivent vivantsSavez-vous que nous sommes confrontés à des drames de ce type sans arrêt, depuis des années et des années? Et que la population de Lampedusa n’en peut plus d’être associée à cette image et de crouler sous les arrivées de migrants qui ne sont pas en règle générale les bienvenus pour la majorité de la population.

Une population qui n’en finit pas de réclamer des mesures « adéquates » auprès des autorités locales, nationales, sans jamais rien obtenir de véritablement concret.

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En 2006, j’ai réalisé un reportage me rendant en Afrique, près de Dakar (point de départ), à la rencontre des candidats à l’exode. Puis en Espagne(point d’arrivée), dans des cités touristique des Canaries, confrontée à ces arrivés permanentes d’embarcations de misère, croulant sous le poids de migrants de tous âges. D’autres journalistes ont eux ensuite effectués les traversées au péril de leurs vies, dans des conditions dantesques. C’est déjà un drame type « Lampedusa » qui m’avait amené à me pencher sur l’éternelle spirale.

Au Sénégal, dans un petit village de pécheurs, j’ai rencontré ceux qui étaient et sont encore prêts à tout pour échapper à leur quotidien sans avenir. « Plutôt la mort que rester » disait alors un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui avait déjà traversé, failli mourir, avait été expulsé et n’attendait qu’une chose, recueillir suffisamment d’argent pour repartir. « Ici, il n’y a rien pour nous. La pêche ne permet pas de nourrir nos familles. Nous n’avons pas d’autres solutions, d’autres choix ». Partout la même question: Est-ce vie que de passer sa journée dans des baraques aux murs lépreux, ou dans la rue, à ne rien faire, sans avoir aucun espoir de s’en sortir?  Les risques? les jeunes candidats à l’exil s’en moquaient. Tous évoquaient cette idée que leur vie ne valait rien. Que seul l’exode leur permettrait de s’en sortir. Que revenir « au pays », sans avoir réussi à passer à l’étranger et à y gagner de l’argent, est vécu comme une « honte » par les jeunes ou moins jeunes désespérés. Ailleurs, des mères n’en finissaient pas de pleurer leurs enfants partis et jamais revenus, disparus au fond de l’océan. Certaines avaient crée une petite association pour tenter de relancer la pèche locale et empêcher les leurs de risquer leur vie, allant jusqu’à prévenir la gendarmerie lorsque la rumeur d’un départ de nuit courrait. « L’Etat ne fait rien pour nous, on le saitL’Europe et le Monde devraient nous aider, et il nous faudrait peu, pour que l’économie locale offre des emplois » tempérait l’une  d’elles, refusant la fatalité. Dans ce village depuis, en vain, se sont succédés des responsables politiques, de toutes nationalités, venues féliciter les mères-courage et appelant  l’Europe à se mobiliser pour accompagner « un nécessaire développement économique qui éviterait la tentation de l’exil ».

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.