L’armée démantelée par les politiques : militaires, nous ne sommes pas des « idiots utiles »

14 novembre 2013 Par Jean-Claude Thomann Général
14 novembre 2013 Par Jean-Claude Thomann
Général

Les militaires français sont tenus au devoir de réserve. Ils sont pourtant plusieurs à faire savoir, depuis quelques semaines, que la loi de programmation militaire 2014-2019 est une catastrophe pour l’armée. Le général Jean-Claude Thomann, ancien commandant de la Force d’action terrestre, explique pourquoi dans cette tribune rédigée au nom des Sentinelles de l’Agora, club de réflexion regroupant des officiers supérieurs et généraux.

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Cercle de réflexion sur les problématiques de défense, le Club des Sentinelles de l’Agora a diffusé récemment un manifeste pour la sauvegarde de l’armée française. Cette armée est en effet en cours de démantèlement après avoir subi, depuis la chute du mur de Berlin, des attritions successives de format et de moyens telles que sa capacité à intervenir est désormais en question.

Alors qu’en 2012, un rapport du Sénat mettait en exergue « la juste insuffisance » de nos forces, il est probable que la loi de programmation militaire 2014-2019 conduise à l’impuissance définitive de ces forces à remplir les missions qu’elles sont censées exécuter à l’avenir.

L’Europe de la paix ne signifie pas la disparition des armées 

Considérer que la réduction drastique de nos capacités d’emploi de la force armée conventionnelle est une tendance logique dans une Europe en paix pourrait être un contre-sens mortel pour le futur dans la mesure où, partout hors d’Europe, on réarme.

Dans le contexte de la mondialisation, la bataille pour l’accès aux ressources indispensables à la vie et au fonctionnement de sociétés évoluées ne fait que commencer, alors que par ailleurs l’Histoire nous apprend que la rareté des ressources et les changements d’équilibres démographiques se traduisent toujours par des affrontements sanglants.

Si la dissuasion nucléaire, seul domaine où ne nous baissons pas la garde, conserve sa valeur de garantie ultime, elle perd toute crédibilité dès lors qu’elle n’est pas couplée à des forces conventionnelles suffisantes pour graduer d’éventuelles escalades entre adversaires et légitimer sa menace d’emploi. Le tout ou rien nucléaire est un non-sens. Or nous y allons en réduisant sans cesse le choix des options conventionnelles disponibles.

Le risque de « surprise stratégique » n’est pas négligeable

Les risques de désagréable « surprise stratégique » ne sont pas négligeables : qui avait prévu les révolutions arabes, l’émergence d’un terrorisme mondialisé, ou encore le génocide du Rwanda ? Et venir en aide à des États légitimes menacés, protéger des populations victimes de « l’inhumanité », redonner la paix à des régions qui sont sorties de la normalité reste un devoir.

Il est aussi de notre intérêt premier de vivre, commercer, échanger, circuler, dans un monde aussi apaisé que possible et l’emploi de la force armée est malheureusement souvent la condition sine qua non pour lancer un processus de retour à la paix.

Se priver de cette capacité d’agir n’est pas rendre service à la cause de la paix dans un monde extrêmement instable et en cours de reconfiguration : c’est faillir à une responsabilité sans commune mesure avec des impératifs budgétaires conjoncturels, et raisonner à très courte vue, car reconstituer un outil militaire  solide et performant est une œuvre de longue haleine.

Marre d’être des « idiots utiles » 

Par ailleurs, la disparition progressive de l’institution militaire de notre paysage politique et sociétal pose de nombreuses et inquiétantes interrogations.

Liés par un devoir de réserve très extensif et bien commode, les militaires déplorent et pourraient un jour ne plus supporter d’être des « idiots utiles » pour la majorité d’une classe politique qui se dispense allègrement de leurs avis, voire de leur savoir-faire, dans un domaine où pourtant leur expertise devrait retenir l’attention. Elle oublie ainsi que « les armées ont fait la France ».

Alors que la crise du sens collectif subvertit la cohésion nationale, l’institution militaire fabrique du lien et l’indispensable mythe qui fonde une communauté nationale aujourd’hui soumise à de multiples forces centrifuges.

Investir dans l’institution militaire en privilégiant l’homme sur la course effrénée et intenable à la très haute technologie, c’est aussi investir dans la jeunesse, dans les territoires et dans la transmission du sens collectif. Nous prenons exactement le chemin inverse, par des décisions technocratiques et budgétaires qui ignorent délibérément les véritables enjeux de la Défense en profitant de la méconnaissance, génératrice d’indifférence, de nos concitoyens.

Source : Le Nouvel Observateur

Le Colonel dit : à ceux qui ne veulent pas entendre, je dis « c’est clair, net et précis ». Je valide donc totalement les propos du Général Thomann. //RO

 

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

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