Laurent Bonelli : « La figure du loup solitaire catalyse toutes les peurs »

 

Par Camille Polloni  Le 29 juin 2014

Journaliste Rue89

 

Mohamed Merah, le djihad en Syrie : « La question de la violence politique surgit par vagues », explique le chercheur Laurent Bonelli, qui analyse l’édifice antiterroriste développé par la France. Entretien.

Le cortège d’étrangers partis en Syrie combattre le régime de Bachar el-Assad au nom du djihad s’impose comme une préoccupation majeure pour les démocraties occidentales. Si les Etats se concertent pour tenter d’enrayer le phénomène, d’élaborer des réponses communes, ils conservent aussi leurs spécificités nationales dans la « lutte contre le terrorisme ».

Confrontés au djihadisme comme à d’autres groupes armés – séparatistes notamment –, ils font évoluer lentement mais sûrement leur positionnement policier, judiciaire, diplomatique et administratif.

Laurent Bonelli, maître de conférence en sciences politiques à l’université Paris-Ouest-Nanterre et corédacteur en chef de la revue Cultures & Conflits, travaille depuis des années sur la violence politique et sa régulation. Auteur de « La France a peur, une histoire sociale de “l’insécurité” » et codirecteur de l’ouvrage collectif « Au nom du 11 Septembre : les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme », il a récemment participé à la réalisation d’une note sur les questions de radicalisation, à destination du Parlement européen.

Ses réponses remettent en perspective l’édifice antiterroriste, qui n’est pas exempt d’une lecture critique. Le chercheur rappelle que la « méthode française » pour faire face à la violence politique n’est pas née de nulle part : il faut la replacer dans une continuité historique et politique issue des années 80. Le consensus qui apparaît aujourd’hui comme « naturel », est le fruit de débats politiques agités, de rapports de forces à l’intérieur des services de l’Etat et d’une culture juridique particulière.

Rue89 : Après les meurtres commis par Mohamed Merah en 2012, ceux du Musée juif de Bruxelles en mai, et vu les inquiétudes autour des Français qui partent combattre en Syrie, sommes-nous de nouveau dans une période où le terrorisme est au premier plan dans le débat public, comme en 1995-96 ou après le 11 Septembre ?

Laurent Bonelli : La question de la violence politique surgit par vagues. Pendant les « années de plomb », de la fin des années 60 au début des années 80, elle concernait essentiellement le organisations d’extrême gauche (RAF en Allemagne, Brigades rouges en Italie, Action Directe en France) et d’extrême droite. Durant les années 80, la question du Moyen-Orient domine, puis à partir de 1995, la situation algérienne.

Depuis le 11 Septembre, le djihadisme transnational fait l’objet d’une attention particulière, surtout depuis que des attentats ont eu lieu sur le sol européen : en 2004 à Madrid (191 morts), en 2005 à Londres (56 morts)… Et avant l’affaire Merah, il y a eu le meurtre de Theo Van Gogh en Hollande.

Compte tenu que les auteurs de ces attentats vivent dans les Etats où ils les ont commis (on les nomme des « home-grown terrorists »), la surveillance se déplace vers les communautés dont on pense qu’elles pourraient les abriter. C’est là toute la thématique de la lutte contre la « radicalisation ».

Vigipirate est au « rouge » depuis 2005. Cet état d’urgence a-t-il vocation à devenir permanent ?

La fonction de Vigipirate est avant tout symbolique : il s’agit pour les autorités d’afficher qu’elles prennent les choses au sérieux. Le plan n’a jamais été désactivé depuis 1986. On fait patrouiller des militaires dans les gares – ce qui surprend souvent les étrangers de passage – sans qu’une quelconque utilité en matière antiterroriste n’ait jamais été avérée.

En pratique, le plan a surtout rempli les centres de rétention d’étrangers en situation irrégulière, arrêtés lors de contrôles dans les transports en commun… Dans le même ordre d’idée, après une alerte en 2003 à l’aéroport londonien de Heathrow, on a déployé des chars. On voit mal à quoi ils pourraient servir contre une attaque terroriste.

Les révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage généralisé pratiqué par la NSA, au nom de l’antiterrorisme, peuvent-elles avoir un impact quelconque sur les dispositifs existants ?

Elles obligent déjà les institutions de sécurité américaine à revoir leur système de justifications. La plus significative émane du président Obama lui-même. Interrogé par la télévision allemande sur les écoutes du téléphone portable de la chancelière Angela Merkel, il répond en substance : nous l’avons écouté et nous continuerons. Les Allemands le font, tout le monde le fait.

Il reconnaît par là ce que dit Snowden : l’espionnage à grande échelle de données électroniques sert essentiellement à faire de la diplomatie, de la stratégie et à mener des politiques économiques. Le gouvernement américain a besoin de connaître la position de la Russie ou du Brésil dans les négociations à l’OMC, comment se positionne le gouvernement français sur la vente d’Airbus à la Chine.

Cet espionnage généralisé ne concerne donc l’antiterrorisme qu’à la marge, alors qu’il sert de justification à l’ensemble de l’édifice. Bien entendu l’antiterrorisme a recours à la technologie et capte plus de communications qu’auparavant, mais il continue souvent à les traiter d’une manière traditionnelle et à avoir largement recours à des sources humaines (des informateurs notamment).

Dans ce cas, pourquoi justifier l’espionnage par les nécessités de l’antiterrorisme ?

C’est un argument d’autorité absolu. Dès lors que des mesures sont prises pour lutter contre le terrorisme, elles apparaissent légitimes.

La plupart du temps, les lois qui l’encadrent sont votées dans l’émotion et la peur qui suivent une vague d’attentats. Il est bien plus facile, dans ces moments-là, de construire un consensus politique et de réduire les libertés publiques en élargissant les pouvoirs coercitifs. Un peu comme en matière de délinquance, quand on fait passer une loi juste après un fait divers crapuleux.

Dans les régimes démocratiques, le « terrorisme » semble être la remise en cause la plus radicale de l’échange politique pacifié, ce qui facilite sa condamnation presque unanime et le rejet de ceux qui le pratiquent en dehors de l’échange politique.

Pourtant, aucun groupe ne se revendique de l’appellation « terroriste ». Ils se nomment selon les cas « combattants nationalistes », « soldats de l’islam », « avant-garde du prolétariat », etc. Cette qualification est d’abord une disqualification politique. C’est pourquoi l’analyste doit plutôt parler de violence politique et de groupes clandestins, de groupes radicaux, de groupes armés. La terminologie n’est pas neutre.

Si un groupe terroriste accède au pouvoir, il n’est plus terroriste ?

Non, et les réfugiés politiques des uns sont les terroristes des autres. D’ailleurs, les pays qui ont connu des années de confrontation violente sont en général réticents à parler de « terroristes », même au sujet d’adversaires. C’est ce qui explique l’impossibilité de définir des listes d’« organisations terroristes », à l’ONU par exemple.

Parmi les Etats européens, la France a particulièrement développé le volet préventif dans la lutte antiterroriste. Est-il réaliste de prétendre empêcher les attentats avant qu’ils ne se produisent ?

La haute teneur politique des cibles – comme le président de la République Sadi Carnot tué par un anarchiste en 1894 – ou le caractère particulièrement létal d’un attentat font qu’il est très compliqué d’agir comme en police judiciaire : laisser commettre l’acte et arrêter ses auteurs après.

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Illustration : Un militaire patrouille gare du Nord à Paris, le 16 janvier 2013 (V. WARTNER/20 MINUTES/SIPA)

 

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