Le chouchou de l’Empereur

Patrick Besson

Le billet

de Patrick Besson

On l’a beaucoup vu sur les photos de classe de la promotionVoltaire : c’est l’élégant monsieur brun assis au premier rang, entouré de Ségolène RoyalFrançois Hollande, Dominique de Villepin et de quelques autres élèves de l’Éna devenus anciens ministres. Il dirigeait alors l’école comme, aux repas de famille à Ménerbes, il découpe aujourd’hui le pain : avec sérieux, délicatesse, calme. Je suis sorti avec sa fille aînée en mai 1980, mais il n’est devenu mon beau-père qu’en janvier 1994. Il m’a fallu quatorze ans, en effet, avant de me décider à épouser Gisela. Elle avait l’air tellement heureuse sans moi. Et puis, nous avons considéré qu’il y avait une chose plus importante que le bonheur : le destin. C’est-à-dire les dieux. Grecs, bien sûr. Chers à Pierre-Louis Blanc, ancien ambassadeur de France à Athènes.

Arille, compagnon de Napoléon (France-Empire, 22 euros) est l’épopée tranquille d’un chouchou de l’Empereur. Blanc fut longtemps un proche collaborateur du général de Gaulle, à l’Élysée pour la presse et à la Boisserie pour les Mémoires d’espoir. On ne peut s’empêcher de retrouver de Gaulle dans son Napoléon : le génie militaire doublé du génie politique, le tout enveloppé d’une excellente communication. Même ton mélancolique avec brûlures d’estomac. Le roman est impérialement correct : pour Arille, les campagnes de Napoléon sont des promenades de bonne santé. C’est Philippe Delerm savourant la première bouchée de boeuf marengo. Tout le monde aime Arille, même le tsar Alexandre Ier. Arille aime tout le monde, même le général Koutouzov.

Napoléon a réinventé, des siècles après les croisades, le tourisme de masse. Ça devait être assez marrant de se balader, à plusieurs centaines de milliers de jeunes gens, d’un pays européen à l’autre. Entre deux castagnes à la campagne, on frimait en ville. Autre chose que l’existence lamentable de soldats de l’Otan à Kaboul ou à Bagdad. Les grognards ne sautaient pas sur les mines d’Al-Qaeda, mais sur les nanas locales. L’Empire a été une fête de tous les diables. C’est peut-être la raison pour laquelle les Français en ont toujours, deux siècles après, la nostalgie.

La plupart des destins ne sont pas dramatiques, c’est pourquoi on n’en fait pas un drame. Pierre-Louis Blanc a choisi de mettre au jour ces vies obscurcies par le bonheur. Il rend hommage aux bons gars et aux gentilles filles qui pullulent sur la planète, mais qu’on ne trouve ni dans les romans ni dans les films parce qu’il n’y a rien à dire sur eux. Lui, il trouve des choses à dire quand il n’y a rien à dire. Normal : un énarque. Ses personnages rivalisent de finesse, de gentillesse, de perspicacité. Sous la belle lumière du Luberon, où il s’est aujourd’hui retiré, Pierre-Louis Blanc nous décrit avec gourmandise le bon temps impérial. Son roman est lumineux et paisible comme une conversation à la terrasse d’un café d’Apt ou de Gordes, au début d’un après-midi d’été, comme nous n’en avons que trop peu eu.

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.