Le drame de Kobané, révélateur parfait de tous les non-dits et mensonges proférés sur l’Etat islamique (et sur nos « alliés »)

Par Alain Chouet le 10 octobre 2014

Atlantico

 

Le bastion kurde de Kobané est en train de tomber aux mains de l’Etat islamique et ce malgré les frappes aériennes de la coalition. Une progression qui témoigne de la nature et de la force de cet ennemi, constitué en une véritable armée.

Atlantico : En Syrie la ville kurde de Kobané, située juste à côté de la frontière turque, est en train de tomber entre les mains des combattants de l’Etat islamique, et ce malgré les frappes aériennes de la coalition. Que nous enseigne cette réussite militaire sur la nature et sur l’organisation des forces islamistes en présence ? L’image du djihadiste se cachant dans les montagnes doit-elle définitivement être mise en placard ?

Alain Chouet : Il y a longtemps qu’en Irak et en Syrie les djihadistes ne se cachent plus dans les montagnes. Longtemps soutenus financièrement et logistiquement par divers Etats, bénéficiant d’un important apport de volontaires étrangers grâce à la complaisance des autorités du gouvernement islamiste turc, profitant de l’effondrement de la capacité de contrôle territorial des pouvoirs locaux, les djihadistes de l’Etat Islamique sont constitués en une véritable armée avec une implantation territoriale définie, une hiérarchie, des véhicules et armes abandonnés par les armées régulières débandées ou fournies par des intervenants extérieurs, des ressources locales fournies par leur contrôle du terrain.
Malgré des effectifs nombreux, un armement lourd et un encadrement assuré selon certaines sources par d’anciens officiers de Saddam Hussein, peut-on aller jusqu’à qualifier l’Etat islamique d’armée au sens traditionnel ? Dans un tel cas de figure, serait-il plus facile pour la coalition occidentale de les identifier et de les combattre ?

Ils ne sont pas si nombreux que cela. On évalue les effectifs actuel de l’EI dans une fourchette de 15000 à 20000 individus de qualité militaire très inégale. Ces effectifs peuvent parfois compter sur le renfort de chefs de tribus ou de villages locaux dont les islamistes se payent les services avec le produit de leurs rapines.

Leurs rangs et leurs capacités militaires ont été considérablement renforcés par l’apport de nombreux officiers et sous officiers sunnites de l’armée de Saddam Hussein brutalement licenciés par l’administration américaine en Irak ainsi que par de nombreux vétérans des autres théâtres de djihad (Tchétchénie, Bosnie, Afghanistan, Libye, etc.). Nombre de ces « vétérans » sont en fait des mercenaires rémunérés (les chiffres varient de 500 à 2000 dollars par mois) et surtout autorisés à se « payer sur la bête » par le viol, le pillage, le racket et les trafics.

Les forces de l’Etat Islamique peuvent donc effectivement s’analyser en une véritable armée ou, au moins, comme l’une de ces « grandes compagnies » de mercenaires qui terrorisaient et pillaient l’Europe du Moyen Age.

Quelles sont leurs sources de financement locales et internationales ? Au vu des moyens mis en œuvre sur le champ de bataille, faut-il en déduire que les donateurs saoudiens ou qataris n’ont jamais cessé d’être actifs ?

Il ne fait plus de doute aujourd’hui que l’Arabie Saoudite et le Qatar ont largement contribué financièrement et logistiquement à l’émergence et au développement des mouvement djihadistes en Irak et en Syrie en vue de déstabiliser les pouvoirs locaux suspects de connivence avec l’Iran. L’EI a même bénéficié dans ce domaine d’une surenchère entre les Saoudiens et les Qataris.
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Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, « Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers », est paru chez La Decouverte en 2011.

Illustration : Kobané en proie aux affrontements depuis plusieurs semaines Crédit Reuters

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.