Le nivellement de la Mémoire : Laissez les morts en paix !

Par Marc Delaunay – Le 16 janvier 2022

Un très beau texte du Général (2S) Marc Delaunay, avec son aimable autorisation, que je vous recommande vivement. //RO

Dans le concours de beauté permanent des politiciens en quête d’idées nouvelles, la mémoire a trouvé un rôle de jeune premier.

La commémoration est devenue un sport national. Cet engouement est démesuré et suspect tant sévit la mise en scène de soi, à l’instar du locataire hyper mémoriel actuel de l’Élysée. L’éloquence larmoyante prospère sur un terrain confus où s’entrechoquent l’histoire revisitée, l’idéologie de la contrition à postériori, la récupération politique, le confus devoir de mémoire, l’appel à des experts téléguidés et autres avatars d’un récit national recyclé faute d’une vision assumée.

 L’inflation mémorielle cultive la nostalgie officielle, le retour à un passé recomposé comme pour réassurer un avenir affronté à reculons. En quête de héros présentables, si possibles médiatiques, il s’agit d’alimenter le vivier des mémorables et de jouer le spectacle de morts illustres, ressuscités pour faire la leçon aux vivants. Ces célébrités mobilisées disputent aux vifs l’actualité, à leur corps défendant si l’on peut dire. Il est vrai que les vivants posent tant de problèmes à nos gouvernants qu’ils leur préfèrent les figures de notables immobiles.

Le dernier épisode en date est dû à une candidate à l’élection présidentielle qui veut, rien de moins, dans une tribune récente, « panthéoniser » Molière à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance (la date de décès fonctionne aussi car dans cette nécromanie, tout est bankable). Avec, bien entendu, le sondage à la clé qui va tester l’idée géniale pour remonter… dans les sondages.

Hélas pour elle, Molière est encore de ce monde : à l’école, à la Comédie française et dans la culture populaire et universelle. Sa stature d’auteur et de comédien immense a bien plus à perdre dans ce nivellement médiatique que de rester au Père Lachaise, au milieu de ses vieux amis, là où sa légende accueille à l’air libre les visiteurs du monde entier depuis des décennies.

Imaginez Molière, sorti de son tombeau pour flatter une ambition électorale, gisant dans le marbre confiné d’un Panthéon surmené entre Joséphine Baker, malgré le retour d’affection qu’on lui porte enfin, et Antoine Veil, conjoint modèle et notoire inconnu.

Quelle entorse à sa gloire !

Les saints disparus du calendrier sont remplacés par la fête triviale de ceci, la journée thématique de cela ou, vertige absolu, la commémoration qui réparera un oubli discutable, attirera les foules et fera atterrir son initiateur dans la colonne « en forme » des hebdomadaires.  

La France d’en bas, présumée ignorante, attendrait donc le catalogue des commémorations de l’année comme le calendrier des Postes à Noël. Enrichis à l’ADN vertueux de consciences posthumes sélectionnées, voilà, avec le pain et les jeux, de quoi nourrir en direct les chaînes d’information continue et le storytelling des politiciens, cette légende préfabriquée « à la portée des caniches » comme aurait Céline

Cette mode d’outre-tombe ne concerne évidemment pas les anonymes, militaires et civils, morts au combat ou en service commandé au gré du destin opérationnel. Ces héros légitimes et les malheureuses victimes du terrorisme méritent, un seul jour de leur mort, l’hommage de la Nation. Si le politique a compris le bénéfice de s’immiscer dans ces moments de solidarité entre frères d’armes, leurs déplacements sur les lieux de mémoire est devenu systématique. La dignité s’accorde pourtant bien avec la sobriété de la rareté.

Ultime paradoxe avec la mort cachée dans nos sociétés terrorisées à l’idée de mourir, avec des citoyens traités comme des malades infantilisés, avec le marché de la peur et le repli sur soi comme zone refuge, avec la fin précaire et misérable de nos anciens abandonnés pendant la crise sanitaire, cette overdose commémorative oublie surtout l’essentiel : l’égalité de tous devant la mort, le temps profond du deuil, le besoin de préserver le mystère de l’au-delà et le respect des choix de ceux qui nous ont précédés.

Comme à Verdun, les morts ont toujours su se mettre debout quand l’heure était grave et que le peuple les implorait de résister.

Mais, de grâce, que la politique se concentre sur les vivants, il y a tant à faire, et laisse les morts – illustres ou méconnus – vivre en paix !

https://www.linkedin.com/pulse/le-nivellement-de-la-m%25C3%25A9moire-laissez-les-morts-en-paix-marc-delaunay/

1 réflexion au sujet de « Le nivellement de la Mémoire : Laissez les morts en paix ! »

  1. Très beau texte en effet, très juste. « La tradition est la passation du feu, non la vénération des cendres. » (Gustav Mahler)

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