Le renseignement au service du Prince : un point de vue machiavélien

 

Posté par Franck Bulinge le 15 août 2014

So What?

 

L’une des dérives les plus perverses d’un système de renseignement est celle de la soumission ou de la connivence qui peut s’instaurer entre la direction d’un service de renseignement et le pouvoir exécutif, autrement dit le Prince, selon l’expression de Nicolas Machiavel. Elle se traduit par des phénomènes de filtration hiérarchique et d’autocensure conduisant à l’illusion d’une vision stratégique potentiellement erronée. Paradoxalement, s’agissant d’un phénomène inhérent aux grandes bureaucraties, l’apparition de ce type de dérives est le signe que nos services sont bien entrés dans l’ère technocratique.

A l’origine de la dérive de type soumission/connivence, on identifie deux types de relations non exclusives : la première repose sur un pouvoir exécutif fort imposant son point de vue sans discussion (tyrannie), la seconde sur une alliance cognitive fondée sur un tissu complexe d’amitié, d’esprit de corps, de respect hiérarchique et d’opportunisme politique. Les deux renvoient potentiellement aux conditions initiales de l’effet Janis ou pensée groupale. Ce phénomène consiste à réfléchir à l’unisson en ne tenant compte que des informations et des analyses allant dans le sens du point de vue défendu. L’effet Janis émerge directement dans le cercle décisionnel où il verrouille le sens critique, favorise l’autocensure, entraînant une illusion d’unanimité, de vérité, de bon droit, de puissance et d’invulnérabilité. Dans la mesure où il rejette toute information jugée non conforme au modèle défendu, il interdit toute remise en question et peut ainsi conduire aux pires catastrophes décisionnelles.

La révolution culturelle du renseignement français

Jusqu’à Nicolas Sarkozy, le renseignement était culturellement dédaigné voire méprisé par le pouvoir exécutif. Il s’ensuivait un désintérêt général des politiques à l’égard de la production des services. Cette posture, au demeurant regrettable, avait pour avantage de ne prendre aucun risque sachant que « l’arme du renseignement » est d’un maniement difficile et à double tranchant, comme l’ont montré un certain nombre d’affaires.

La situation a commencé à changer avec Nicolas Sarkozy dont la décision de renforcer le système de renseignement traduisait une volonté de s’en servir. La question se posa alors : s’en servir pour quoi faire ? La réponse tient tout à la fois de la culture stratégique du Prince et de son goût pour les affaires politiques et les relations internationales. C’est ici que le principe de continuité entre renseignement intérieur et extérieur, énoncé par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008, était susceptible d’atteindre une limite. On sait par exemple que Nicolas Sarkozy, qui avait été ministre de l’intérieur, avait une prédilection pour le renseignement intérieur alors qu’il entretenait une certaine distance vis-à-vis de la DGSE et plus encore de la DRM.

Avec François Hollande, les choses ont encore évolué et on peut légitimement penser que la DGSE et la nouvelle DGSI, mais également la DRM (bien qu’elle soit subordonnée à l’état-major des armées), ont trouvé une grâce égale aux yeux du président de la République.

En ce sens, on peut dire que le renseignement français, après une jeunesse difficile, est entré sinon dans l’âge d’or, du moins dans l’âge adulte.

Le renseignement est un outil original, mais pas exclusif

En tant qu’outil de décision et d’action politiques, le renseignement repose théoriquement sur la production d’informations neutres et fiables, issues de sources originales humaines ou technologiques, assorties d’une analyse et d’un commentaire. En toute logique, la DGSE et la DGSI doivent produire des synthèses destinées à éclairer le pouvoir exécutif grâce à des informations qu’il n’est pas censé lire dans la presse. De ce fait, ces synthèses doivent (toujours en théorie) être produites sans autre souci que celui d’établir la réalité des situations politiques (DGSI), géopolitiques (DGSE) et militaire (DRM) ainsi que des menaces afférentes. On pourrait résumer ainsi le credo des services : la sécurité nationale et grandeur de la France avant tout, que cela plaise ou non.

Cependant, cette posture implique la rigidité d’un modèle de gestion de la sécurité qui n’est pas adapté à la réalité complexe des jeux d’acteurs, que ce soit en politique intérieur, vis-à-vis des intérêts économiques ou dans les relations internationales. Dès lors, on ne peut espérer (et c’est quelque part une bonne chose) que l’exécutif conduise sa politique sur la seule base des renseignement obtenus. D’abord parce qu’ils sont généralement incomplets et qu’ils peuvent être faux, ensuite parce que d’autres producteurs d’information et de connaissances entrent en ligne de compte (notamment les instituts d’étude stratégique), enfin parce que des groupes de pression et d’influence agissent en sous-main (presse, groupes politiques, ONG, think tanks, influenceurs). En somme, pour paraphraser Clémenceau, l’information stratégique est une chose trop sérieuse pour être confiée aux (seuls) services de renseignement.

Plaire au Prince et assurer ses arrières

Le système de renseignement se trouve ainsi confronté à une concurrence d’autant plus forte qu’elle bénéficie d’une médiatisation très large agissant sur l’opinion publique. Or, toute bureaucratie, même qualifiée de spéciale, défend des enjeux budgétaires et carriéristes qui pèsent directement sur l’avenir des services. Produire à contre-courant de la doxa politico-médiatique, c’est prendre le risque de s’isoler et, celui de se tromper n’étant pas exclu, de se discréditer. Là comme ailleurs, le pire des torts est d’avoir raison contre tous…

Ajoutons à cela le risque toujours présent de déplaire au Prince qui n’aime rien temps que le consensus général autour de sa pensée, source d’harmonie médiatique et de légitimité politique.

Eviter le syndrome de Cassandre reste ainsi une des lois fondamentale d’un service de renseignement qui a le vent en poupe. De fait, il serait contre-productif et suicidaire pour un directeur général de la sécurité, serviteur de l’Etat en général et du Prince en particulier, de défendre le point de vue de son équipe envers et contre tout.

Il faut bien admettre que l’âge adulte présente quelques revers: il est synonyme de raison et implique par conséquent nombre de concessions voire d’abdications, et ce dans l’intérêt général et des ambitions de chacun. Car si le Prince se montre capricieux, la survie du service dépend de sa capacité à le conseiller sans lui déplaire au risque d’entrer en disgrâce, et il ne faut jamais négliger le fait que la culture française du pouvoir est encore largement d’essence monarchique.

Il s’ensuit un phénomène de filtration hiérarchique au sein des services, lequel peut aller jusqu’à l’autocensure. Comme je l’ai décrit dans mon ouvrage « De l’espionnage au renseignement, la France à l’âge de l’information » (Vuibert, 2012), la bureaucratie du renseignement se prête parfaitement à la « stratégie du blanco ». Elle consiste, pour chaque responsable d’un échelon hiérarchique, à modifier une phrase, caviarder ou supprimer un paragraphe, voire inverser carrément le sens d’un propos. Chacun espère ainsi soit satisfaire son propre ego, soi satisfaire son supérieur jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. A noter qu’on rencontre désormais ce phénomène dans la presse, ce qui n’est pas rassurant du point de vue du pluralisme de l’information.

Quand le Prince instrumentalise le renseignement

On l’a vu dans l’affaire des armes chimiques en Syrie, le pouvoir exécutif n’a pas hésité à instrumentaliser une synthèse de renseignement émanant de la DGSE, allant jusqu’à remanier un document original pour le rendre plus conforme aux objectifs de communication qui, pour le coup, pouvait être qualifiée de propagande. On a observé la même chose aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, où l’exécutif n’a pas hésité à brandir des synthèses de renseignement préalablement caviardées et tronquées pour justifier l’intervention en Irak, avec les résultats que l’on connaît. Avec le recul, on imagine au passage ce qu’aurait donné une intervention militaire en Syrie. A l’image de la Libye et de l’Irak, le pouvoir syrien se serait effondré au profit de l’avènement du califat au Levant… Le fait est que le soutien français aux rebelles syriens de tous poils a largement favorisé l’implantation de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Dire qu’on a même failli les armer…

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