Le sens de la vie…

Par le Capitaine (ER) J.M. – Ancien Officier à Titre Etranger – Le 24 mai 2019

© Pierre Duriot

Suivre le fil de l’actualité, nous amène parfois à nous poser des questions existentielles, sur sa vie, sur la vie des autres ou sur la vie tout simplement. Il paraît que « la vie est un bien perdu, pour qui ne l’a pas vécu comme il l’aurait voulu…» (1). Mais que veut-on réellement pour notre vie ? Là est toute la question…

Deux valeureux jeunes hommes ont perdu la leur, en accomplissant jusqu’au bout leur mission. Bien que je trouve cette assertion extrêmement réductrice. La portée de leur geste dépassant évidemment cette apophtegme aussi simpliste que commun à la chose militaire. Il est certain, que si juste avant de partir pour cette mission, on leur avait laissé le choix « de partir ou pas » devant les risques encourus. Ils seraient bien évidemment partis en envoyant l’auteur d’une telle « prudence » se faire « emmancher ailleurs ». Car ce qu’ils voulaient pour leur vie, était loin des attentes du commun des mortels ou du vulgaire. Appelez cela comme vous le voudrez : l’Honneur, Servir son pays ou le Don de soi. On ne donne pas sa vie pour rien ! Il faut d’abord que celle-ci ait du sens pour accepter cet ultime sacrifice en toute connaissance de cause.

Un autre valeureux Officier de Gendarmerie a également perdu la vie, il y a peu. Lui aussi, aurait pu choisir de ne pas se mettre en danger. Mais il était fait du même bois, que ces jeunes héros. Son métier, son statut d’officier et ce qu’il représentait pour lui, le sens qu’il donnait à sa vie, ne pouvait que lui faire prendre cette courageuse décision, qui lui coûta la sienne. Car c’était la place d’un Chef et « toujours le Chef est seul en face du mauvais destin. » (2)

Combien d’autres anonymes civils et militaires, hommes et femmes ont fait le même choix, celui de respecter le sens qu’ils ou elles donnaient à leur vie, et l’ont perdue, finalement, en sauvant d’autres vies ?

Dans un autre registre, mais tout aussi respectable quand l’unité de mesure est une vie humaine. Des hommes et femmes prennent tous les jours, la terrible décision de mettre fin à leur vie, près de 9 000 en moyenne par an, rien qu’en France (3). Il y a sans doute une multitude de raisons à ces gestes désespérés, mais le point commun à toutes est que tout simplement, peut-être, leur vie n’avait plus de sens. C’est selon moi, ce qui les différencie des héros, que j’évoquais plus avant, avec aussi il faut le dire, l’inutilité de leur geste. Marqué d’égoïsme, car ils ne meurent finalement que pour eux…

Il y a ceux aussi, qui pour ne pas trahir ce qu’ils sont, ce qu’ils ont été, pour conserver coûte que coûte leur dignité, vont vouloir mettre fin à leur existence. Ils ne veulent pas perdre le sens qu’ils ont donné à leur vie. La France interdit cette démarche, mais à cause de cette absence de loi dans notre pays, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Espagne, les structures suisses qui acceptent d’aider les étrangers sont submergées de demandes et les Belges ferment leurs frontières aux français, qui sont trop nombreux à vouloir s’exiler pour mourir dignement (4)

Et puis, il y a « le cas Lambert » ! C’est ainsi que les médias en parlent désormais. Déshumanisant encore un peu plus le sujet de cette triste histoire, et dont on oublie un peu trop vite, qu’il s’agit de Monsieur Vincent Lambert, à qui on doit, à tout le moins, du respect.

Je ne me prononcerai pas sur les batailles des experts médicaux, qui se sont prononcés pour l’arrêt des soins, suivis par d’autres experts, qui se prononcent ensuite contre, quelques temps après. Je n’ai que mépris pour cette justice (avec une minuscule) qui se prononce elle aussi, d’abord pour l’arrêt des soins, puis se contredit ensuite en appel. Je vomis le « machin » inconséquent qui donne son avis sur ce sujet (5). Puis qui tout aussi rapidement, déclare qu’il ne lui appartient pas de résoudre un éventuel conflit de normes entre la demande du CIDPH (6) et les décisions de justice nationales et européennes. Je n’attends rien non plus de la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui devrait rendre son verdict dans les mois à venir. Tous, ne font que jeter un peu plus d’huile sur le feu, dans un débat forcément inhumain et incroyablement violent, quand il s’agit d’une personne aimée par les siens. Donnant ainsi aux conseils d’administration des hôpitaux, une raison de plus pour éviter par tous les moyens, même les plus inavouables, qu’un nouveau « cas Lambert », ne plombe les bilans financiers…

Je n’ai que respect pour sa famille et en particulier pour sa maman. Elle lui a donné la vie. Qu’elle logique cruelle voudrait qu’elle accepte de la lui ôter ? La naissance de ce fils a donné du sens à sa propre vie. Il lui est impossible d’accepter cette terrible décision. Son épouse mérite tout autant mon respect, car elle a accepté par amour, n’en doutons pas, de laisser partir son époux.  Cette décision incroyablement difficile et porteuse de tristesse, lui a pris des années sans aucun doute. Ressassant seule, nuit après nuit, les conséquences de sa décision en tant qu’épouse. La portant comme un fardeau, jour après jour, du matin jusqu’au soir, tentant de faire « bonne figure » devant les autres, en mettant sa propre vie de côté depuis plus de dix années…

Quel peut être le sens de la vie de M. Vincent Lambert, ainsi condamné à rester couché sur son lit de souffrance sans aucune perspective d’amélioration de son état ? Avec juste la certitude, d’une décrépitude toujours plus cruelle à subir pour lui et à jeter aux yeux et au cœur des siens. Cette « non vie » a-t-elle encore du sens ? Ce bien qu’est la vie, dans ces conditions, vaut-il encore d’être vécu ?

Faisons-nous autant de cas, des hommes et des femmes qui sont dans « ces mouroirs qui n’existent pas», mais que l’on trouvent dans tous les hôpitaux et les maisons de retraite, un peu partout en France. Pourquoi les médias, nos politiques lâches et opportunistes, la Justice (avec une majuscule), le CEDH, l’ONU ne s’occupent pas aussi de ces milliers de personnes, que l’on laisse « crever » à petit feu, avec juste ce qu’il faut d’humanité pour ne rien avoir à se reprocher, puisque Dieu reconnaitra les siens ?

Tout cela n’a donc aucun sens. Ne pouvons-nous pas remettre au cœur de ce débat au combien « humain », ce qui manque cruellement aujourd’hui ? Redonnons du sens à la vie et acceptons la mort quand cette dernière est l’aboutissement de ce que pourquoi nous avons vécu cette vie qui nous appartient et dont nous sommes seul maître. Et quand, pour notre malheur, et celui de ceux qui nous aiment, la maîtrise de cette vie ne nous appartient plus, que quelques âmes soient assez fortes pour nous aider à ne pas perdre aussi ce qui donne du sens à la Vie…

  • Mihai Eminescu
  • Françoise Giroud / La comédie du pouvoir 
  • https://www.vivamagazine.fr/en-france-le-nombre-de-suicides-est-le-plus-eleve-europe-174064
  • https://www.admd.net/articles/decryptages/evolution-en-2017-des-legislations-sur-la-fin-de-vie-dans-le-monde-par
  • http://www.lefigaro.fr/actualite-france/affaire-vincent-lambert-un-comite-de-l-onu-demande-a-la-france-de-poursuivre-les-soins-20190517
  • Le Comité international des droits des personnes handicapées de l’ONU (CIDPH)

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

2 thoughts to “Le sens de la vie…”

  1. C’est ça que je trouve affreusement attristant car vous dites « on ne donne pas sa vie pour rien » mais j’estime que le rien était incarné par ces deux abrutis qui ne valaient pas un tel sacrifice.
    Seule l’armée incarne à mes yeux l’honneur et le courage bien disparus en ces temps de décrépitude morale.
    Honneur à nos soldats!

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