Le sort du Moyen-Orient se joue-t-il au Yémen ?

18 février 2015 Non Par Régis Ollivier

Par Alain Rodier, le 14-02-2015

Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)

 

Avec l’aimable autorisation permanente d’Eric Denécé, directeur du CF2R, que je remercie vivement. Ne sous-estimons pas les événements qui se déroulent actuellement au Yémen. //RO

 

Al-Wuhayshi, émir d'AQPA et second d'Al-Zawahiri depuis 2013.

Al-Wuhayshi, émir d’AQPA et second d’Al-Zawahiri depuis 2013.

 

Une guerre civile se déroule aujourd’hui au Yémen, loin des projecteurs médiatiques. Et pourtant, c’est peut-être le sort du Moyen-Orient qui y en en train de se jouer en prolongement du théâtre de jihad que constituent la Syrie et l’Irak. En effet, cette guerre n’est que le prolongement du « grand jeu » extrêmement complexe qui a lieu dans la région opposant le monde chiite et le sunnite, lui-même divisé entre salafistes-jihadistes, Frères musulmans, wahhabites saoudiens et « modérés ».

Les tribus chiites Al-Houthi à la manoeuvre

Les tribus zaydites[1] Al-Houthi du Nord Yémen ont conquis 8 des 21 provinces du pays. Le peu de pouvoir dont disposait le président Abel Rabbou Hadi Mansour a été réduit à néant et ce dernier a été placé en résidence surveillée depuis début février. Il a présenté sa démission au parlement – qui l’a refusé – mais, dans les faits, il ne décide plus rien. De toutes façons, Abdel Malek Al-Houthi, le chef des tribus zaydites, demande la dissolution du parlement pour installer de nouvelles autorités. La question se pose : lesquelles ?

Devant la dégradation de la situation, les Américains, suivis par les Français, les Britanniques, les Allemands, les Hollandais et les Italiens, puis par les Saoudiens ont été contraints de fermer leurs représentations diplomatiques et de demander à leurs ressortissants d’évacuer en urgence le pays.

Les Al-Houthi sont épaulés par des membres des forces de sécurité fidèles[2] à l’ancien président Ali Abdullah Saleh, déposé en 2003.
Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) est reparti à l’assaut des tribus Al-Houthi et de ce qui reste du pouvoir central, notamment en multipliant les actions terroristes dans la capitale Sanaa. La ville de Radaa, au centre du pays, et la région environnante sont l’objets d’intenses combats entre les deux parties. Les tribus sunnites du centre et du sud qui craignent l’avancée des chiites apportent maintenant leur soutien direct à AQPA, jugé comme le mouvement le plus à même de les défendre contre l’offensive des Al-Houthi. Même le parti Al-Islah, la branche yéménite des Frères musulmans, se tourne désormais vers les salafistes-djihadistes. Cette conjonction Frères musulmans/tribus sunnites/AQPA est extrêmement inquiétante car leurs forces réunies sont redoutables.

Il semble évident que Téhéran est derrière les Al-Houthi, ayant trouvé là le moyen d’ouvrir un nouveau front contre la suprématie saoudienne dans la région. Riyad se retrouve désormais dans une position très inconfortable. En effet, la famille royale n’a plus que des ennemis dans cet Etat frontalier. Les AL-Houthi, car ils sont les alliés de son vieil adversaire iranien ; bien sûr AQPA ; qui poursuit l’objectif de la maison mère, Al-Qaida « canal historique », de renverser le régime considéré comme « traître à l’islam » ; et les Frères musulmans qui, en désespoir de cause, ont fait alliance avec les salafistes-jihadistes. Les tribus qui pouvaient encore être fidèles à Riyad n’attendent plus rien du royaume, du moins dans l’immédiat.

Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA)

Les attentats de Paris de janvier 2015[3] ont mis en avant l’organisation AQPA[4], peu connue des néophytes. En fait, il s’agit de la seule branche d’Al-Qaida « canal historique » qui ait été créée depuis le sanctuaire afghano-pakistanais. En effet, les mouvements présents au Sahel (dont Al-Qaida au Maghreb islamique/AQMI), les shebabs somaliens, le Front al-Nosra en Syrie, etc. sont des formations qui existaient antérieurement à Ben Laden et qui lui ont fait allégeance.

Le fondateur d’AQPA est Yusuf al-Ayeri, un ancien garde du corps de Ben Laden qu’il avait rencontré en Afghanistan à la fin du conflit contre les Soviétiques. Il avait accompagné le créateur d’Al-Qaïda dans son exil soudanais, puis avait participé à la première bataille de Mogadiscio, en 1993. Ensuite, Ben Laden l’avait renvoyé dans son pays d’origine, l’Arabie saoudite, afin qu’il y monte cinq cellules clandestines agissant indépendamment mais soumises à l’autorité d’un commandement centralisé. L’objectif fixé était de bouter les forces étrangères « impies » hors du royaume. La première opération spectaculaire imputée à AQPA a consisté en trois attaques menées quasi simultanément à Riyad, le 12 mai 2003, contre les intérêts occidentaux. 35 personnes furent alors été tuées. Le régime réagit avec une extrême vigueur poursuivant impitoyablement les activistes. Ces derniers commirent l’erreur de déclencher, le 8 novembre de la même année, un attentat qui fit 18 morts dans le quartier populaire de Muhayya. Les populations qui soutenaient dans une certaine mesure les revendications d’AQPA ne comprirent pas que, pour « défendre des musulmans, il faille tuer d’autres musulmans ». Etrillés par les forces de sécurité qui n’y allèrent pas de main morte, ayant perdu une partie du soutien populaire, les activistes passèrent au Yémen voisin. Ayeri fut tué par les forces de l’ordre le 31 mai 2003. Les successeurs défileront rapidement ne dépassant pas une espérance de vie de quelques mois à la tête du mouvement.

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