Les failles du renseignement français, ou le syndrome Shadok

Le 9 décembre 2015, The Conversation

 

 

 

Le refus de tirer les conséquences des attentats du 13 novembre, sous couvert de la nécessaire union nationale, est mis à mal par les révélations de plus en plus nombreuses qui s’accumulent dans la presse ou par les commentaires acerbes des commentateurs et autres « anciens des services », rarement tendres. S’interroger sur la pertinence d’une architecture, d’une organisation ou d’une politique n’a pourtant rien d’infamant, en particulier quand le défi lancé à l’État n’a pu être relevé. Les questionnements de plus en plus pressants ne relèvent ainsi pas d’une quelconque ambiguïté face au terrorisme ou d’un supposé défaitisme, mais bien, au contraire, de la volonté de résister le plus efficacement possible à la menace djihadiste.

Mais, pour évaluer les services, ceux qui les commandent ou les ministres qui en sont responsables, encore faut-il maîtriser les logiques et les missions des grandes administrations chargées de la lutte contre le terrorisme. Pour essayer de saisir ce qu’est, profondément, le renseignement, la comparaison avec la photographie pourrait, pour commencer, donner des clés de compréhension.

Le diable est dans les détails

Les services de renseignement sont chargés par l’État de prendre des clichés du monde pour les étudier, comprendre ce qu’ils montrent et, in fine, en tirer des conclusions et en extraire de l’intelligence. Les administrations spécialisées, pour offrir aux dirigeants les options les plus pertinentes, scrutent leur environnement à l’aide de nombreux capteurs (sources humaines, sources techniques, services alliés ou ou moins partenaires) grâce auxquels elles parviennent à composer un tableau, le moins incomplet possible, d’une situation. Mais – et elles le savent mieux que bien d’autres – le monde bouge, évolue, et il leur faut donc le scruter en permanence pour ne rien manquer de ses soubresauts. Elles utilisent alors toutes les focales, du grand angle au gros plan, afin de capter tous les détails et nourrir la connaissance des analystes et des décideurs.

De même que la cuirasse doit constamment évoluer pour résister aux coups du glaive, les services doivent, tout aussi rapidement, s’adapter aux changements du monde. Il leur faut ainsi être au fait des dernières avancées techniques, mais aussi intellectuelles, afin de ne pas être dépassés – dans un domaine où le moindre retard crée des vulnérabilités parfois mortelles. Qui croit encore qu’on peut lire la stratégie des groupes djihadistes à l’aide d’une grille analytique conçue pour comprendre l’IRA ou le FPLP-CG (Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général) ? Qui peut espérer recueillir des renseignements sur l’État islamique ou Al-Qaïda comme on le faisait il y a vingt ans sur les cellules européennes du Front islamique du Salut ?

Le défi est d’autant plus important que, selon le lieu commun bien connu, le monde est censé changer de plus en plus rapidement. Le risque de prendre des photographies floues est donc réel, et l’apparition de phénomène d’ampleur et/ou de nature inédites, comme le djihad mondial, ne fait que rendre plus vitale l’adaptation des moyens et des méthodes des services de renseignement. Les responsables politiques, d’ailleurs, attendent exactement cette évolution des administrations spécialisées : pour beaucoup, un service ne doit jamais être surpris et doit donc, en permanence, s’adapter à son environnement – au moins en ce qui concerne ses grilles de lecture et ses moyens.

Cette ambition, naturelle, n’est pas si simple à réaliser. Le monde du renseignement, dont on attend souplesse et adaptabilité, est, en effet, extrêmement rigoureux, méthodique, procédurier. La gestion de sources, leur évaluation, la projection de personnels sur les terrains les plus complexes et les plus hostiles, ne doivent rien au hasard. La diffusion d’analyse, en particulier à des fins opérationnelles, suit également un processus complexe. Il en va de même pour quantité d’activités – dont l’auto-protection contre d’autres services, et on imagine mal structure intrinsèquement plus lourde qu’un grand service de renseignement. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un œil aux quelques organigrammes disponibles ou de lire les mémoires d’anciens directeurs.

Processus d’auto-réassurance

Face aux menaces grandissantes, le réflexe naturel des dirigeants est d’augmenter les moyens sans attendre. Pour mieux saisir toutes les nuances de ce que l’on observe, on se dote donc d’un plus gros appareil, équipé d’un objectif plus puissant, offrant des images à la définition incomparable. L’idée qui sous-tend cette politique est que des renseignements plus précis, et en plus grand nombre, permettront une analyse plus juste, et donc une politique – supposément – plus pertinente car mieux conseillée. Le raisonnement est sans doute valable pour les grandes questions stratégiques, mais il s’avère incomplet s’agissant de la lutte contre le terrorisme. Disposer de renseignements pertinents est indispensable, mais pas suffisant : il faut également les exploiter rapidement puis les transformer en actions.

Le renforcement des moyens, à dire vrai, est surtout la réponse la plus simple à mettre en œuvre, en particulier grâce à l’émotion des élus et de la population, choqués, inquiets, impatients de connaître la réponse de l’État. Décidée rapidement, celle-ci est aussi la plus visible politiquement, et donc la plus rentable. Il ne sera ainsi pas dit que les autorités sont restées inactives, même si ces démonstrations publiques ne préjugent en rien de leur efficacité réelle.

La lutte contre le terrorisme est tout aussi politique que la menace elle-même, et la posture est importante : elle envoie un mélange de fermeté (« terroriser les terroristes », « éradiquer l’EI », etc.) et de mobilisation, et elle participe d’un processus d’auto-réassurance. Peu importe, après tout, que cette posture repose ou pas sur des capacités tangibles. Le temps de la guerre n’est pas celui de la vérité. Le renforcement des moyens ou l’extension des périmètres, s’ils peuvent évidemment répondre à des nécessités opérationnelles, niées ou jugées secondaires jusque-là, sont donc également des mesures politiques. Leur mise en œuvre précipitée, parfois dictée par les événements, peut révéler une méconnaissance profonde des difficultés véritables des services spécialisés.

 

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Photo de Une : AFP PHOTO / KENZO TRIBOUILLARD / AFP / KENZO TRIBOUILLARD

 

 

 

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