Les gardiens de l’impossible

Par Michel Goya, le 01 octobre 2017

La Voie de l’Epée

 

 

Ils veillent sur Paris Sandra Chenu Godefroy (Auteur)

 

 

Aujourd’hui en début d’après-midi, une patrouille de soldats du 1er Régiment étranger de génie a abattu un djihadiste qui avait attaqué et tué deux femmes dans la foule de la gare de Marseille. Pour ce qu’on puisse connaître des évènements, il est probable que cette intervention a évité d’autres victimes. Il faut donc saluer et honorer comme il se doit l’action de ces hommes et les remercier.


En 22 ans de présence militaire, ce qui correspond sensiblement au début de la guerre contre plusieurs organisations djihadistes, il s’agit de la dixième confrontation en métropole entre nos soldats et nos ennemis mais la première où on stoppe une attaque contre des civils. Les neuf autres, dans lesquelles il faut bien sûr inclure les meurtres perpétrés par Mohamed Merah, ont été des ripostes, quand elles étaient possibles. Ces ripostes, il faut le souligner, ce sont toujours effectuées avec une grande maîtrise qui a permis de faire face aux attaques sans toucher la population. D’un point de vue tactique, chaque fois que nos soldats rencontrent l’ennemi ils sont donc plutôt efficaces, ce qui, il faut bien le dire, ne saurait surprendre qui ceux qui ne sont pas sortis des clichés des « bidasseries ». Peux-t-on pour autant,dire que Sentinelle est un succès stratégique ? Tous ceux qui ont intérêt à ce que l’on croit qu’il en est ainsi le clameront haut et fort, ils se féliciteront de l’avoir décidé, réclameront son maintien pour l’éternité et profiteront de l’occasion pour fustiger ceux qui émettent des doutes. Derrière certainement le souci réel de protéger les citoyens, n’oublions pas non plus que la fonction première des soldats de Sentinelle est démonstrative : montrer et rassurer les gens (la plupart) ; montrer lorsqu’on est politique que l’on fait quelque chose ; montrer enfin que l’on est utile et que l’on a besoin de budgets, d’effectifs, d’une meilleure image, etc…


Maintenant, si on regarde l’efficacité réelle de l’opération face à l’ennemi, il faut saluer l’intervention à Marseille, bien sûr, mais que dire de celle de Chalon-sur-Saône, le 15 septembre dernier, lorsqu’un homme a attaqué des femmes avec un marteau ? De Dijon le 24 juin, lorsque cette fois, il s’agissait d’une femme avec un couteau ? De Saint-Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016 ? De la gare de Carcassonne et de Marseille les 13 juin et 11 janvier de la même année ? De Saint-Quentin, du train Thalys et de Villejuif en 2015 ? De celles, surtout, de Nice le 14 juillet ou de Paris-Saint Denis le 13 novembre 2015, pour ne parler que des attaques terroristes islamistes contre des civils depuis le début de l’opération Sentinelle ? Si on inclut Vigipirate (ce qui est, rappelons-le, la même chose), c’est un total de 33 attaques de ce type que l’on a connu… dont 32 que l’on a raté.


Personne ne critique Vigipirate-Sentinelle pour ces 32 ratages, pourtant si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte. On comprend bien que nos soldats ne peuvent être partout, et qu’en réalité il est facile, comme les policiers en tenue ou les gendarmes de les éviter car à la fois visibles et pas assez nombreux pour tout contrôler. L’argument de la dissuasion, souvent invoquée pour justifier l’engagement tient donc assez peu. On n’a d’ailleurs jamais trouvé quelque part le moindre indice d’une attaque dissuadée par la présence de nos soldats. En agissant à la gare Saint-Charles, sauf déficience mentale forte, l’agresseur ne pouvait ignorer par ailleurs que des soldats seraient sur les lieux et qu’armé d’un couteau, il ne pourrait leur résister. Il lui est probable que cela lui importait peu. Voilà le problème. Si l’agresseur veut tuer et vivre, il lui suffit d’éviter soldats et policiers visibles ; s’il veut mourir ou s’en moque, il va dans une zone où il en trouvera. Il peut même les attaquer directement, ce qui a été le cas de la majorité des attaques en 2017. Est-ce à dire donc que les soldats et policiers les attirent à eux plutôt que vers des civils ? C’est en réalité difficile à dire. Dans tous les cas, la dissuasion ne fonctionne pas pour des fanatiques pour qui tout peut être une cible.


Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

One thought to “Les gardiens de l’impossible”

  1. Si, comme il se doit, l’ordre avait été maintenu en France au moindre trouble, nous n’en serions pas là. Bien sûr que les soldats sont efficaces, mais ils sont quand même mis en danger par la faute de ceux qui, depuis des décennies, n’ont jamais su sévir pour extirper les racines du mal.

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