Les imbéciles ont pris le pouvoir…

Le 01 octobre 2013 par Pierre Fraser
Le 01 octobre 2013 par Pierre Fraser

Quelques années avant la déferlante de la Révolution industrielle, Alexis de Tocqueville soulignait ceci :

« Si l’on fait attention à ce qui se passe dans le monde depuis l’origine des sociétés, on découvrira sans peine que l’égalité ne se rencontre qu’aux deux bouts de la civilisation. Les sauvages sont égaux entre eux parce qu’ils sont tous également faibles et ignorants. Les hommes très civilisés peuvent tous devenir égaux parce qu’ils ont tous à leur disposition des moyens analogues d’atteindre l’aisance et le bonheur. Entre ces deux extrêmes se trouvent l’inégalité des conditions, la richesse, les lumières, le pouvoir des uns, la pauvreté, l’ignorance et la faiblesse de tous les autres (Tocqueville, 1835 : 295). »

Tocqueville

En recalant ce que disait Tocqueville avec ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, force est de constater que l’inégalité des conditions, la richesse, les lumières et le pouvoir reviennent à une nouvelle caste : celle qui détient une richesse quasi au-delà de l’entendement. À une extrémité de ce spectre, il y a les démunis et ceux qui se démunissent petit à petit malgré eux : la classe moyenne. Les premiers sont les uns à qui revient la pauvreté, l’ignorance et la faiblesse, tandis que les seconds, ceux de la classe moyenne, constatent abasourdis que leurs revenus ont à peine augmenté de 0,2 % au cours des dix dernières années. À l’autre extrémité de ce spectre, au cours de la même période, les revenus de la caste des très riches ont fait un bond prodigieux de plus de 11,6 %. S’il y a une progression des revenus, elle est franchement du côté des très bien nantis ! Et le phénomène n’est pas que nord-américain.

L’Inde et la Chine sont éclairantes à plus d’un égard à ce sujet. En Inde, la montée de la classe moyenne a laissé dans l’ombre des centaines de millions de paysans vivant au seuil de la pauvreté, tandis qu’en Chine, la montée en puissance des élites entrepreneuriales, économiques et financières situées dans les villes portuaires où transite et se transige l’économie du pays, a creusé un fossé économique tel que plus de la moitié de la population chinoise vivant dans les villages est presque laissée pour compte. Et ce n’est pas juste une vue de l’esprit.

Jusqu’à tout récemment, pour la majorité des économistes, il y avait cette idée voulant que, avant la Révolution industrielle, la richesse et la productivité étaient à ce point inexistants, que la notion même d’inégalité des revenus était un concept inconcevable, et c’est un peu normal, car presque toute la population était sur le même pied d’égalité : peu ou pas de revenus. Autrement dit, étant donné qu’il n’y avait rien à extraire, financièrement et économiquement parlant, d’une population qui n’a déjà rien, les élites, telles que nous les connaissons aujourd’hui, n’avaient pas raison d’exister : « Tant que les hommes avaient été errants et chasseurs, l’inégalité n’avait pu s’introduire parmi eux d’une manière permanente. Il n’existait point de signe extérieur qui pût établir d’une façon durable la supériorité d’un homme et surtout d’une famille sur une autre famille ou sur un autre homme ; et ce signe eût-il existé, on n’aurait pu le transmettre à ses enfants (Tocqueville, 1835 : 293). »

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