Les petits diplomates aux chaussures cirées du Quai d’Orsay

Par A.B., le 02 septembre 2016

Pour Le Colonel


Une nouvelle exclusivité pour Le Colonel. Et une triste réalité. //RO


 


Traumatisée par son échec de communication sur les printemps arabes, notamment tunisien, la France s’est mise en tête de rattraper son retard dans l’accompagnement oratoire et incantatoire des révoltes populaires dans la région. Ainsi, le Quai d’Orsay a opté dès les balbutiements de la crise syrienne pour un pilotage à vue de capitaine fébrile d’éviter l’iceberg, ou de surfeur frétillant de prendre la vague du rendez-vous avec l’histoire. En dépit de toute mesure, de toute analyse froide et systémique, Bachar Al Assad devint donc l’odieux croisement d’Hitler et de Pol Pot, et les bandes rebelles qui émaillaient déjà le paysage d’une révolution en porte à faux furent lavés plus blanc que blanc. L’observateur reste pantois face à un tel acharnement à persévérer dans l’erreur, et à bricoler tant bien que mal une réalité alternative.

Culot et complots

En octobre 2014, le porte-parole du MAE Romain Nadal expliquait sereinement que l’EI était une création de Bashar El Assad. En 2016, c’est cette fois le nouveau sinistre, Ayrault, qui renchérit en clamant que Bachar et l’EI sont des alliés objectifs…C’est ce qu’on appelle du complotisme autorisé, du conspirationnisme officiel, validé et diffusé par les plus hautes instances de l’Etat. Selon leur doctrine, daech et Assad sont donc des alliés ; Laurent Fabius s’est pourtant longtemps opposé à ce que la France mène des frappes contre l’EI en Syrie afin…de ne pas renforcer le régime ! Comprenne qui pourra.
Ce que comprend l’observateur consterné, c’est que la doxa du Quai se résume à la phrase suivante : « Le régime syrien porte seul l’entière responsabilité de chaque mort causé par le conflit »

Ainsi, on prendra soin de ne pas trop s’épancher sur les nombreux crimes des katibas “vertes” (égorgements, exécutions sommaires, civils pris pour cibles par les mortiers artisanaux…) et de qualifier quiconque suggèrerait une approche nuancé et pragmatique d’être un nauséabond soutien du tyran. Parodions maintenant le style d’un tristement célèbre cuistre:
Qu’importe si ce « tyran » n’organise pas d’attentats en France ;
Qu’importe s’il représente aux yeux de nombreux syriens le dernier garant de l’unité géographique et sociale de leur nation ;
Qu’importe si les chrétiens y voient leur protecteur contre ceux qui dès 2012 et 2013 kidnappaient et égorgeaient des prêtres ;
Qu’importe enfin, si les groupes jihadistes promettent la mort aux alaouites et aux chiites, là où le régime propose une amnistie aux combattants d’Alep.

Nuances et virulence

J’écrivais dès début 2012 que, si le traitement médiatique du conflit syrien était erratique, et la position française catastrophique, il fallait se garder de dénoncer une propagande pour en embrasser une autre.
Evidemment que le gouvernement Syrien n’est pas un enfant de cœur, bien sûr que ses services sont redoutables et son autoritarisme bien rodé : on sait comment il eut raison du « printemps » amorcé par le nouveau président Bachar en 2000. Oui, des citoyens innocents ont été torturés en 2011. Oui des gouverneurs ont fait tirer sur la foule au début de la crise (ce que les médias omettent d’ajouter, c’est que des soldats tombaient aussi, victimes de tirs de snipers).
Ce que les esprits obtus peinent à comprendre c’est que les deux réalités (dureté du régime, violence et illégitimité de l’opposition armée) peuvent cohabiter et que l’ajustement du curseur politique doit être subtil.

L’art de la diplomatie automatique

Les petits diplomates aux chaussures cirées apprennent donc à voir les complexes crises qui ravagent le Moyen-Orient à travers le seul prisme de leur mantra, qui s’est consolidé sous Fabius pour devenir un véritable pilote automatique, un algorithme prédictif…tristement prévisible. Quelle tristesse que ces diplomates se comportant avec plus de dogmatisme et de binarité qu’un grossier logiciel, dont voici le fonctionnement :

Input : Les rebelles jihadistes à Alep sont assiégés par l’armée Syrienne, et empêchent les civils de fuir.
Output : Le régime et ses sbires organisent un siège inhumain, véritable catastrophe humanitaire

Input: La Russie et le gouvernement syrien mettent en place des corridors humanitaires
Output: Ce n’est pas satisfaisant, “les habitants doivent pouvoir rester chez eux”.

Ce logiciel qui prédit la chute du régime depuis 2011 connait ainsi un bug 404 lors de la bataille de Palmyre, qui prend nos brillants communicants de court. Comment saluer la victoire de celui qu’on voue à toutes les gémonies ?

Le futur de la Syrie, ferment de discorde

Des infographies on circulé, comparant les body count du régime et de daech, afin de faire valoir l’idée que ce dernier est statistiquement beaucoup plus meurtrier, et donc, au fond, plus méchant. On a envie de dire : Les moustiques tuent plus que les requins, mais mieux vaut se retrouver face à un moustique…
On ne fait pas de politique en comptant les morts ou en additionnant les torts. On ne comprend pas une situation en faisant des photographies zoom-macro d’un cadavre ensanglanté, mais en adoptant une vue d’ensemble, qui intègre plusieurs paramètres :
– la compréhension de la stratégie, des objectifs et des représentations des acteurs.
– La compréhension des origines de la crise.
– La visualisation des articulations géopolitiques à l’échelle régionale et au-delà. Comprendre qu’il s’agit d’éléments structurants en tant que déterminant des aides logistiques externes.
– L’évaluation des impacts de la crise, et des conséquences possibles de la défaite de tel ou tel belligérant
– Enfin, et surtout, la vision du monde et du futur portée par chacun des belligérant
Ce dernier critère est le plus significatif : quel est le projet des bandes rebelles, qu’elles gravitent ou non sous le piteux chapiteau de l’ASL ? Que va devenir la Syrie si elles l’emportent ? Quel sort attend les minorités ? Quelle perspective économique pour la classe moyenne ? Quelle redéfinition des alliances ?
Pour définir une position politique, on constate, consulte, et on hiérarchise les négativités et les menaces selon une position donnée, une stratégie définie, et l’impératif de sécurité pour son propre pays.
On comprend alors que les positions face aux conflits dépendent logiquement de son issue souhaité :
La Russie cherche le maintien de l’état syrien, elle appuie donc l’armée syrienne et ses alliés. Le port de Tartous est d’ailleurs loin d’être l’unique raison de l’engagement russe.
Le Hezbollah veut le maintien de son allié syrien, pour des raisons politiques et logistiques, mais aussi pour défendre le Liban face aux incursions de l’EI et d’Al Nusra, c’est à dire combattre les takfiris et leur idéologie.
L’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie (avec des nuances et divergences) souhaitent briser l’axe chiite formé par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah, et s’affirmer en leader du sunnisme. Sans parler de la question gazière dans le cas du Qatar…
Israël raisonne en termes d’ « ennemi prioritaire » et veut que la crise syrienne affaiblisse l’Iran et le Hezbollah, en conséquence de quoi il soigne et appuie les jihadistes à ses frontières
Enfin, malgré des louvoiements et une certaine subtilité, il est à craindre que l’objectif à terme des Etats-Unis soit de plaider pour une balkanisation de la Syrie.

Ce morcellement des états-nations arabes laïcs (certes issus de Sykes Picot) en micro entités confessionnelles incapables de projeter une puissance régionale fut théorisé en 1982 par Oded Yinon, fonctionnaire du ministère des affaires étrangères Israélien. Que sa thèse serve de « feuille de route » ou pas à la stratégie israélienne, force est de constater que toutes les sorties aériennes de l’armée israélienne ont frappé l’armée syrienne et le Hezbollah, jamais l’EI ou le front Al-Nosra. Et si ça ne suffisait pas, l’ancien ministre de la défense Moshe Yalon a dit haut et fort préférer daech à l’Iran…

Chacun comprend aisément que le bien être de la population syrienne n’intervient pas vraiment dans les considérations des intervenants étrangers, et on a curieusement du mal à croire à la sincérité de l’engagement de l’Arabie Saoudite pour la démocratie en Syrie.
L’Arabie Saoudite, qui semble pourtant tout faire pour se placer sur le podium des pays les plus détestables au monde, est par ailleurs l’un des chouchou du quai et du gouvernement français. Qu’importe, après tout, si le Yémen est écrasé sous les bombes et si des prédicateurs saoudiens appellent aux meurtres des chiites entre deux débats sur la platitude de la terre. Plat, le nouveau ministre l’est aussi, même quand il confond Assad avec Saddam Hussein. Le royaume des Saoud est si embourbé dans ses infinies turpitudes que la communication de Publicis (grassement payé pour redorer le blason vert) résonne en pure perte dans les couloirs encombrés des réseaux sociaux. Il est vrai que la meilleure volonté du monde ne suffirait pas à maquiller le meurtrier fiasco yéménite en succès.

Sémantique contre logique

Si l’objectif prioritaire des « occidentaux » était bel et bien l’éradication militaire de daech, la stratégie la plus rationnelle – c’est à dire présentant le plus de chances de succès concrets – serait d’appuyer militairement l’armée syrienne et ses alliés, comme le suggérait à juste titre François Fillon suite au 13 novembre. En plus de présenter une lisibilité stratégique et de désamorcer les tensions avec la Russie, un tel choix aurait le mérite de faciliter la gestion du conflit au niveau opératif : on pense ici aux plaintes américaines envers une Russie bombardant leurs “bons” rebelles à l’ouest de la Syrie. Evidemment, les prises de position politiques et les convergences inavouables avec les monarchies du golfe rendent cette réorientation virtuellement impossible. Il faut pourtant le dire clairement : l’imbroglio ubuesque des katibas qui revendiquent des degrés variables de jihadisme n’est pas un spectacle rassurant pour le futur. Il faut cesser de vouloir isoler d’utopiques “modérés”, une brigade soutenue par les USA s’est récemment illustrée en décapitant un enfant de 12 ans…Tout un programme !
Ainsi, plutôt que d’appuyer les forces armées aguerries que sont la SAA et le Hezbollah, les USA choisissent encore de dépenser des centaines de millions pour créer une “New Syrian Army” devant attaquer daech dans le sud-est de la Syrie (sud de Deir Ezzor). Cette initiative des plus hasardeuses s’est soldée par un échec cuisant : une défaite sans appel et des tonnes de matériel passé aux mains de l’EI.

Mais plutôt que d’admettre qu’il s’est trompé (l’avantage de prophétiser la chute d’un gouvernement, c’est que le postulat est facile à invalider), Laurent Fabius a préféré la surenchère et les déclarations grotesques, telles que « bachar Al Assad ne mérite pas d’être sur terre ».
Comment oublier l’ignoble phrase sur le « bon boulot » effectué par Al Nosra, filiale syrienne d’Al Qaida dont le récent changement de nom ne trompe personne ?
Comment les diplomates doués d’esprit critique peuvent-ils tolérer un tel spectacle, qui a renvoyé la France en ligue 3 sur la question syrienne, là ou Russes et américains se partagent le devant de la scène ?

L’évolution de la situation en Syrie inflige un sévère camouflet à un Quai d’Orsay qui confond les faits – têtus- avec ses souhaits – obtus. En plus d’affliger le contribuable qui voit ses impôts gaspillés par de vains mots, les errements et aveuglements du Quai d’Orsay participent malheureusement à la perte d’influence mondiale de la France. Errare humanum est, perseverare diabolicum.


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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.