L’État islamique, pire mouvement de l’Histoire ? Nous avons les terroristes qu’on mérite

Par Anne Giudicelli* publié le 26-09-2014

Le Nouvel Observateur – Le Plus

 

LE PLUS. « Ce califat de la terreur est pire que les autres groupes terroristes ». C’est ce qu’a déclaré Laurent Fabius il y a quelques jours, au sujet de l’auto-nommé « État islamique ». Peut-on dresser une hiérarchie des mouvements terroristes ? Comment ont-ils évolué à travers le temps ? L’éclairage d’Anne Giudicelli, spécialiste du terrorisme et directrice de la structure TERR(o)RISC.

Édité et parrainé par Hélène Decommer

A chaque époque de l’histoire, correspond une forme de terrorisme différent, calquée sur les évolutions politiques, diplomatiques et géostratégiques de nos sociétés. Le terrorisme est notre miroir renversé, et le produit de nos propres évolutions.

De manière un peu brutale, on peut dire qu’on a les terroristes qu’on mérite.

Le terrorisme, miroir renversé de la mondialisation

Les mouvements terroristes sont le fruit de tout ce que l’on n’a pas su régler, gérer et contenir. Un des éléments pour comprendre l’Etat islamique aujourd’hui est la façon dont les Etats-Unis ont conduit leur intervention en Irak en 2003. La politique de débaasification qu’ils ont menée à partir de 2004, provoquant la marginalisation des sunnites, a laissé un terreau de revanche fermenter à l’encontre du régime à dominante chiite, soutenu par ses deux alliés américains et iraniens.

Dans cette région du monde, à l’équilibre fragile et aux rapports de force très complexes, chaque élément auquel on touche à un niveau local prend très rapidement une dimension géopolitique. Le problème, c’est que les interventions occidentales et internationales relèvent le plus souvent de la réaction, et d’objectifs à court terme ; la réflexion sur le « jour d’après » ne démarre qu’après l’action menée.

Le terrorisme est un pendant de la mondialisation : celui qui rassemble tous les exclus de ses bienfaits et bénéfices. En parallèle de ce qui est appelé l’ordre mondial, considéré comme le modèle, nous avons un autre ordre, constitué de mafias, de grandes criminalités et d’idéologies radicales. Tout comme notre ordre, il s’articule de manière transfrontalière, avec des alliés et des ennemis. L’un a autant besoin de l’autre pour légitimer son bien-fondé et sa supériorité sur l’autre.

Les méthodes ne sont pas très différentes d’hier

Je ne suis pas certaine que l’on puisse dire que l’Etat Islamique soit « le pire groupe terroriste jamais vu ». On est toujours le terroriste de quelqu’un, et il est toujours pire.

J’ai été frappée, en visionnant la vidéo de l’assassinat de James Foley, de constater de nombreuses similitudes avec celle de l’homme d’affaires américain Nicolas Berg, enlevé et tué il y a dix ans en Irak par Abou Moussaab Al Zarqawi, alors Emir d’Al-Qaida pour l’Irak. C’est du copié-collé : même décor, même mise en scène, même tenue orange, même cagoule sur le visage du bourreau, et même rhétorique…

Sur le plan de la méthode – décapitation, discours de la terreur –, les éléments n’ont pas changé, la recette est toujours la même. Preuve d’ailleurs que nous n‘avons pas tiré les leçons du passé, que nous n’avons pas évolué dans notre réaction face à ce type de menace et au discours de terreur.

La différence réside néanmoins dans l’accès à ce type de document. Avant, il fallait être arabophone et aguerri pour les obtenir, aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut y avoir accès, via Twitter, Facebook ou des websites dédiés avec traduction.

La décapitation de Hervé Gourdel s’inscrit dans cette continuité du discours de terreur. Il était condamné à être exécuté. Les preneurs d’otages voulaient faire passer un message politique fort, ils savaient que l’information allait rapidement circuler, et l’objectif était de marquer leur allégeance à l’Etat islamique. Hervé Gourdel a en été le – malheureux – instrument.

Nous récoltons ce que nous avons semé

Nous récoltons ce que nous avons semé. L’amplification du phénomène terroriste est le fruit des politiques occidentales menées avant les printemps arabes, qui s’appuyaient sur le soutien à des dictatures, investies comme remparts aux courants extrémistes, quitte à confondre lutte contre le terrorisme et chasse aux opposants et à toute forme de liberté d’expression. Avec notre consentement tacite et bienveillant.

La conséquence c’est que durant ces phases dures, les oppositions dans ces pays-là de la région se sont radicalisées. En se structurant dans la clandestinité, en réaction à la répression dont ils faisaient l’objet, ils ont préparé une seule alternative que la chute des régimes ont permis de libérer. Y compris dans sa version la plus extrémiste.

Par ailleurs, il faut ne jamais oublier que la lutte contre le terrorisme représente une importante manne financière dans les pays de la région. Les régimes peuvent laisser émerger des groupes radicaux, voire encourager leur montée en puissance, pour justifier de bénéficier de cette manne, dont la population est exclue.

Les problèmes de gouvernance et de corruption laissent le champ libre à des courants radicaux présents dans la région, qui viennent pallier les insuffisances de l’Etat, en matière de santé et d’éducation par exemple, non sans arrières-pensées. Ainsi ces réseaux assoient-ils leur influence et leur crédit auprès des populations locales, et préparent-ils le terrain pour « travailler » le moment venu cette adhésion et la transformer en une mobilisation pour l’action radicale, comme on l’a vu par exemple au Mali.

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Illustration : Le djihadiste membre de l’État islamique qui a décapité David Haines le 13/10/14 (image tirée d’une vidéo mise en ligne par l’EI) (SITE INTELLIGENCE GROUP/AFP)

* Spécialiste du terrorisme et directrice de la structure TERR(o)RISC

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.