Lettre à toi qui dérives vers le djihadisme

Par Karim Akouche, le 12/09/2017

Marianne

 

Écrivain algérien, auteur de La Religion de ma mère, roman, éd. Écriture (groupe L’Archipel), octobre 2017.

 

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C’est fou comme tu as changé. Je ne reconnais ni tes yeux, ni ta barbe, ni tes idées. Un océan de cauchemars nous sépare. Pourtant nous étions si proches, nous buvions à la même tasse, nous regardions dans la même direction, nous empruntions les mêmes chemins ; tels des jumeaux, nous faisions les mêmes rêves et, parfois, les mêmes bêtises. Tu étais mon confident, tu me racontais tout, je savais apaiser tes douleurs et, lorsque j’étais triste, tu guérissais mon cœur.

Fini, les années d’or de la fac où nous lisions Baudelaire, Dostoïevski, Hemingway, Lorca, Kerouac, Maïakovski, Kateb et Hikmet. Fini, les veillées philosophiques où nous interrogions le temps et l’espace à coups de citations deConfucius, de Marx, Nietzsche, Proust et de Camus. Fini, tes histoires grivoises que tu me racontais autour d’un verre de vin, dans la minuscule chambre universitaire où le délire se mêlait à la fumée des cigarettes. Fini, tes transgressions quand, au mois de ramadan, tumâchais ouvertement du chewing-gum, quand tu répliquais, comme Voltaire, « Chassons l’infâme !» au muezzin annonçant la prière de l’aube et quand, à l’entrée du campus, tu tenais tête à un groupuscule islamiste faisant sa propagande sur les vertus du voile intégral. Fini, ce passé où nous défendions des idéaux de justice et de liberté, où nous luttions contre l’obscurantisme et pratiquions la raison critique, le plaisir du texte et la philosophie de l’absurde. Nous étions des étudiants indomptables, allergiques à la censure et empreints de folie, épris de Rimbaud et de Neruda, nous écrivions des poèmes, nous caricaturions les galonnés et les barbus, nous poussions à l’extrême l’art et la liberté …

Qu’il est loin ce passé, ces années de lutte et d’insouciance, et ces emballements romantiques : nous avions de grands projets, faire la Route 66, côtoyer les peintres à Montmartre, assister à un spectacle de Bob Dylan, visiter les Chutes du Niagara ou encore, vœu farfelu, escalader nus l’Everest… Non seulement ce temps est révolu, mais il a rusé avec notre amitié, il a défait nos liens et nos convictions. Il a fait de toi quelqu’un d’autre : tu as troqué la raison pour la foi, ou plutôt pour le fanatisme. Tu n’es pas devenu un musulman comme un autre, mais un islamiste. Tu n’interprètes pas les textes avec sagesse, mais tu les appliques à la lettre. Tu prends tout : spiritualité et commandements, versets de Médine et versets de La Mecque, hadiths vrais et hadiths inventés, lumière et ténèbres. L’islam est din wa dawla, répètes-tu, une religion et un État, une foi et un vade-mecum du djihadisme.

Nos routes ont divergé depuis, nos vents sont contraires. Chacun son horizon, chacun sa locomotive. Toi, La Mecque ; moi, les étoiles. Je cherche la vérité dans les livres, je doute, j’écris, j’interroge la matière et le vide. Toi, tu lis le Livre, toujours le même, tu as des certitudes, tu pries sans trêve, tout est figé dans ta tête, le bien et le mal, le vrai et le faux, les anges et les démons, les purs et les dépravés. C’est trop simpliste comme raisonnement ; ne penses-tu pas que la vérité est multiple et que personne n’a tout à fait raison ni tout à fait tort ? La vérité n’existe pas réellement, il n’y a que son illusion, son ombre, ses balbutiements. Celui qui la revendique envers tous et contre tout, avec ferveur et suffisance, est un fanatique.

Je te prie de pardonner ma franchise, je n’ai pas changé, je suis resté le même, transparent comme l’oxygène, franc tel un tireur de cartes. Prends mes paroles comme elles viennent, fais-en comme bon te semble, tamise-les, rumine-les, adopte-les ou jette-les au compost. Je ne suis ni membre du magistère de la Raison ni adepte du parti de la Foi. Je ne suis pas idéologue, j’aime trop la poésie pour sacraliser Einstein, trop la physique pour adorer Nietzsche. Si je t’écris, c’est seulement dans le but de comprendre ton revirement car le virage que tu as pris est tellement spectaculaire que j’en ai encore le vertige. J’en suis décontenancé : je ne sais comment dénouer les fils pour remonter vers l’origine de la pirouette. Comment un athée épicurien, nourri de Sartre et de Sade, se retrouve-t-il ensorcelé par les sirènes du salafisme ? J’y ai cherché des explications, des causalités sociales, psychologiques et théologiques, j’ai interrogé nos amis communs, ton frère et ton père, personne ne n’a donné de réponse satisfaisante. À vrai dire, désappointés eux aussi, ils éludent mes questions ; souvent, ils accusent à tout-va une politique ou un gouvernement, l’Algérie, l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Amérique, Israël et la France.Parfois, ils me disent que la religion ne te sert que de refuge, tu y trouves des justifications à tes déconvenues professionnelles et sentimentales.

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