Lettre de la médaille de la Légion d’honneur à Thomas Piketty

Par David Brunat  le 06/01/2015

FIGARO VOX – VOX CULTURE

Je fais partie de ceux, la vieille école sans doute, qui estiment que les honneurs de la République ne se refusent pas. Le bras d’honneur que vous avez tendu à cette République, fût-elle de gauche, ne vous honore pas Monsieur Piketti. //RO

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FIGAROVOX/HUMEUR – Et si la médaille de la Légion d’honneur avait son mot à dire ? David Brunat lui donne la parole, après que celle-ci ait essuyé le refus de l’économiste Thomas Piketty.

David Brunat est écrivain et conseiller en communication.
Monsieur le Chevalier malgré lui,
Vous n’êtes pas le premier à m’avoir refusée, et vous ne serez pas le dernier non plus à décliner mes faveurs. Malgré ma force d’attraction, j’ai dû faire face à des refus et même à quelques solides bras d’honneur (Ravel, Sartre, Marcel Aymé …) mais croyez bien que j’ai survécu à ces râteaux anecdotiques qui n’ont terni ni mon éclat, ni ma réputation.

Depuis que j’ai vu le jour il y a maintenant plus de deux siècles, j’ai orné le poitrail d’individus qui ne me méritaient pas -arrivistes, escrocs, imposteurs et tristes sires en tout genre- et je suis passée sans me retourner devant des personnages d’une valeur éminente qui me méritaient mille fois.

Sachez que ceux qui décident de distribuer la «croix des braves», comme disait celui qui m’a créée, le fameux Bonaparte, ne m’ont jamais demandé mon avis sur celles et ceux à qui ils me destinent. J’en ai parfois eu gros sur le ruban, comme quand je me suis retrouvée dans les mains d’un dictateur roumain à qui le général de Gaulle voulait faire plaisir. Il arrive que j’aille à la noce sans empressement. Mais enfin je fais le job, avec la distinction qui sied à… une distinction honorifique. Il est bien vrai que dans ce domaine, comme partout ailleurs, il y a des injustices et des inégalités. Oui, monsieur le Chevalier malgré lui, je vous le concède: il y a de l’arbitraire dans cette affaire.

Il est bien vrai que dans ce domaine, comme partout ailleurs, il y a des injustices et des inégalités. Oui, monsieur le Chevalier malgré lui, je vous le concède: il y a de l’arbitraire dans cette affaire.

Je crois du reste que vous avez fait de la question des inégalités votre sujet de prédilection -et de scandale. Et cela tombe bien! Car plutôt que de m’infliger comme vous l’avez fait une rebuffade publique en vous drapant dans une dignité offensée de patricien romain rejetant avec hauteur les honneurs de la République, vous auriez pu réfléchir plus avant sur le lien entre possession du capital et détention de médailles, entre titres de propriété et titres honorifiques, entre l’héritage d’argent et la transmission de grades, etc.

Si la valeur ne se transmet pas génétiquement, en revanche une nomination dans l’Ordre de la légion d’honneur intervient souvent dans des familles déjà bien dotées en la matière. Privilèges, reproduction des élites -comme disent avec fâcherie les beaux esprits, surtout quand ils appartiennent à ces élites-, concentration des médailles dans les mains d’une phalange de supposés «nantis» et autres représentants d’une nouvelle «société de la rente»: quel intéressant sujet d’étude pour l’économiste, le sociologue et l’homme de bonne volonté!

Mais non, vous avez préféré vitupérer l’Etat. J’ignore si cela ne tient pas, tout simplement, au fait que je ne suis pas assez belle à vos yeux. Il est vrai que l’année où votre confrère en économie Jean Tirole obtient le Prix Nobel, se voir proposer mes modestes charmes de médaille hexagonale, rougeoyante et vieillotte par un Gouvernement qui a l’impudence de ne pas appliquer vos recommandations à la lettre peut avoir quelque chose de profondément insultant. A vos yeux, je fais pâle figure, je le crains; je ne peux pas rivaliser avec ces vedettes royales et internationales de l’Académie de Stockholm, j’en conviens. Je suis une vieille dame bourgeoise et aguicheuse, admettons encore.

Mais, toute honte bue, j’avoue souffrir. Non pas tant du camouflet que vous m’avez fait que du sort qu’on réserve dans ce pays aux livres qui contribuent à son rayonnement international.

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Crédits photo : FRED DUFOUR/AFP

1 réflexion au sujet de « Lettre de la médaille de la Légion d’honneur à Thomas Piketty »

  1. Votre article sur le sexe des anges m’a passionné !
    On se croirait au café du commerce entre bobos de la bien – pensance … Vous voulez vous dédouannez de qui de quoi ? Heureusement qu’il y a des personnes libres dans leur tête, leur coeur et merci à ce Monsieur ; je suis loin d’être « Charly », Dieu m’en préserve, la Liberté d’expression, comme toute liberté comporte des limites respectueuses de celle des autres … et dans ce cas du refus de la LH, si cela pouvait amener nos dirigeants à penser bien … je suis un peu naïf car sont – ils capables de se remettre en cause ; ils essaient de se convaincre que les marcheurs de Dimanche étaient tous des « Charly » …
    « Macte animo ! »

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