Lettre ouverte aux députés revanchards

Billet d’humeur citoyenne de Fidel Taplan

Le 7 avril 2015 – Contrepoints

Oui, ils ne savent plus quoi inventer pour justifier, non pas leur présence, ils n’y sont quasiment jamais, mais leur (grosse) rémunération d’élus du peuple au sein de l’Assemblée Nationale. Ceci dit, Fidel Taplan ne parle pas d’un texte de loi dont on me susurre à l’oreille qu’il serait en préparation : celui de l’interdiction de pisser debout… //RO

 

Assemblée nationale – Credits : Parti socialiste (licence creative commons)
Assemblée nationale – Credits : Parti socialiste (licence creative commons)

 

Mesdames et messieurs les députés, vous portez un projet magnifique : celui de la revanche des anciens sur les modernes.

Mesdames et Messieurs les députés (notamment de gauche y compris lorsqu’ils sont de droite ou du centre),

C’est avec une indicible fierté d’être Français que je prends note des derniers avatars de votre créativité législative : interdiction de fumer en voiture, interdiction du kit main libre, interdiction des mannequins anorexiques. En attendant l’interdiction de la vente de tabac aux personnes nées après 20011, la pénalisation des clients de prostituées et bien entendu, la fin du droit de vote (ce à quoi revient le vote obligatoire), tout ça me semble aller dans le sens d’une société de progrès vaillamment construite à grand renfort d’encycliques républicaines. Comme il est beau et bon que vous osiez vous démarquer de cette idée désuète qui voudrait que la loi soit l’expression de la volonté générale. Comme il est beau et bon de sentir le fouet réglementaire claquer sur les chairs du peuple de France, cette chiourme licencieuse et indisciplinée toujours prompte aux écarts de conduite (surtout quand elle téléphone au volant).

Mesdames et Messieurs les députés, vous êtes donc de grands hommes (bien que je m’étonne que vous n’ayez toujours pas interdit l’usage abusif – c’est-à-dire l’usage – du masculin générique par la langue française). Qu’il me soit cependant permis, au nom de la démocratie participative, de regretter que de vieilles lunes philosophiques retiennent encore parfois l’ardeur de votre bras normatif. Puisque comme le dit Coluche en son temps, les « milieux autorisés » que vous incarnez ont l’immense privilège de pouvoir s’autoriser toutes sortes de trucs, je vous invite à réfléchir aux méfaits de la moquette (c’est plein d’acariens), du gluten, de l’huile de palme, des aérosols et des cornichons (liste non exhaustive). C’est la réglementation européenne qui s’en occupe ? Mon dieu, où avais-je la tête ? Mais alors, puisque sur terre, tout semble sous contrôle, ce sont l’Olympe de la technocratie, l’empyrée de la coercition, l’Éden de la circulaire qui s’ouvrent, béants, à votre quête d’éternité ! Citius, altius, fortius, pourquoi ne pas interdire tout bonnement la propriété privée (ce qui permettrait de réduire substantiellement les plaintes pour cambriolage) ? Et songez que l’interdiction des enfants permettrait de lutter efficacement contre la pédophilie. L’opinion n’y est pas prête ? Je compte donc sur vous pour nous concocter je ne sais quel cocktail de mali réglementaires, abattements, crédits d’impôt, dérogations, plafonds, seuils, amendes, redevances et droits à déduction (liste toujours non exhaustive) pour administrer sans douleur cette pilule socialement contraceptive.

Mais je m’égare. C’est que, voyez-vous, votre enthousiasme démiurgique est contagieux. Et l’on se prend donc à rêver d’un monde expurgé de gens trop maigres, de gens trop gros, de gens qui fument, de gens qui boivent, de gens qui flânent, de gens pressés, de gens qui mettent leurs courses dans des sacs plastiques et de gens qui préfèrent aller pêcher des poissons autorisés dans des rivières autorisées plutôt que d’aller voter pour vous, un dimanche de temps en temps.

Que rien ne vous détourne de cette réforme des corps et des âmes à laquelle votre sacerdoce électif vous lie ; continuez donc d’ériger sans relâche votre tour de Babel d’édits. J’entends d’ici cacarder les pisse-vinaigres, hérauts surannés d’une liberté décadente ou pire, d’un pragmatisme vulgaire. Oui, bien sûr, à pondre ad libitum des textes in abstracto, les droits de l’homme pourraient finir par y perdre leur latin. Naturellement, il n’est pas certain que l’inflation législative facilite la tâche de policiers parfois affairés à des choses plus urgentes sans parler de tribunaux passablement encombrés. Mais qu’est-ce que l’urgence, au fond ? Que pèsent les triviales contrariétés du peuple de France au regard des perspectives lumineuses ouvertes par votre conception évangélique de la loi ? Et puis, qu’a-t-on besoin d’assigner les forces de l’ordre à la traque des comportements socialement divergents ? Que l’on songe aux vertigineuses potentialités de la vidéosurveillance à domicile sans même parler d’hypothétiques brigades de santé et d’hygiène publiques dont il faudra bien, un jour, envisager la constitution (quand je pense que certains déplorent le niveau excessif des prélèvements obligatoires…).

Ne vous contentez pas de textes, mesdames et messieurs les députés. On ne connaît que trop l’appétence de la France éternelle pour la transgression. Allez plus loin, posez pierre après pierre les derricks d’un monde panoptique dont on sentirait le progrès sourdre gaillardement, éclaboussant la plèbe d’une tyrannie onctueuse qui préserverait la nappe phréatique de la conformité. Inventez la législation circulaire, garante d’une véritable écologie de l’esprit.

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