Armées, France, Politique, Société

Lettre ouverte d’un Saint-Cyrien de base au général d’armée Bachelet

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ASSOCIATION DES AMIS DU MUSÉE DES TROUPES DE MARINE

JEUDI 18 FÉVRIER 2016

Sans autre commentaire de ma part. Remerciements à Anaëlle Onat pour son partage. //RO

 

À la suite de l’arrestation du Général PIQUEMAL lors de la récente manifestation de Calais, le Général BACHELET a rédigé un texte “vif” dans lequel il qualifie son comportement de stupide et improductif : ce texte a été publié sur cette page, vous pouvez le relire en suivant ce lien http://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/piquemal-stupide-contre-productif-juge-general-bachelet-96588
Le Lieutenant-Colonel Claude FRANC, choqué par les propos du Général BACHELET, lui a répondu dans la lettre ouverte suivante :
 
Mon Général,
 
Avec tout le respect que je dois à un général d’armée, de surcroît beaucoup plus Ancien que moi dans la longue litanie des promotions de Saint-Cyr, je me permets de vous exprimer toute mon incompréhension, mon indignation et même ma révolte à la lecture du billet que vous avez fait passer à ce bon Merchet pour publication dans son « blog » à l’occasion de l’« affaire » Piquemal.
 
Tout d’abord, je tiens à vous assurer que je partage sans restriction votre analyse selon laquelle « une fois de plus, « l’affaire Piquemal » illustre qu’en matière éthique, un comportement, avant d’être moralement condamnable, est stupide et contre-productif ». Je suis tout à fait d’accord avec cette analyse de l’acte en lui-même.
 
Ceci écrit, si juger l’acte est une chose, juger l’homme qui l’a commis en est une autre, et d’un tout autre calibre. Autant je me sens, comme citoyen, tout à fait légitime pour juger l’acte délictueux, autant en tant qu’officier français et saint-cyrien, je m’estime tout à fait infondé à émettre le moindre jugement sur l’homme. Non par un réflexe de corporatisme déplacé dont je me défends car il ne consiste qu’à ne défendre des intérêts, mais tout simplement au nom d’une valeur qui transcende tous les clivages de grade, d’origine ou de fonction et qui s’appelle la camaraderie militaire. J’ignore comment vous avez été formé à votre époque, mais à la mienne, au milieu des années soixante-dix, le jugement le plus infamant que l’on pouvait porter sur l’un de nous consistait à le traiter de « mauvais camarade ». En l’occurrence, vis-à-vis du général de corps d’armée Piquemal, vous avez agi, mon général, en mauvais camarade.
 
Quand on s’est, par le passé, érigé comme vous l’avez fait, en parangon de l’éthique militaire, on n’a pas le droit, alors que l’homme a fléchi le genou et se trouve à terre, de lui faire encore courber un peu plus l’échine sous un flot de mépris, de condescendance et d’insanités. J’en parle d’autant plus librement que je n’ai jamais servi à la Légion et que je ne connais nullement le général Piquemal. Mais je me permets de vous rappeler quand même qu’il s’agit d’un de vos Grands Anciens qui était sous-lieutenant en appli alors que vous galopiez dans la lande bretonne avec vos passants bleus. Quant à le traiter d’« apparatchik du système » comme vous le faites, je ne peux que constater que vos passages répétés à B.P.F. pour aboutir à la sous-chefferie E.P.F. de l’E.M.A.T. de l’époque vous font mériter exactement les mêmes noms d’oiseau.
 
A votre comportement mesquin, revanchard et en un mot, petit, je voudrais vous opposer deux contre- exemples militaires et un civil qui, en des circonstances de portées tout à fait différentes ont fait triompher l’incomparable valeur de la camaraderie sur un jugement un peu hâtif, voire déplacé.
 
Le premier a pour contexte la difficile période que vos Anciens ont eu à supporter dans les années du désengagement de l’Algérie et celles qui ont suivi. Le colonel – certains disent encore l’ex-colonel, mais je ne rentrerai pas dans cette polémique – Argoud a été enlevé dans les circonstances que vous connaissez par les « services » français en Allemagne, début 1963, avant d’être jugé, condamné et incarcéré. Eh bien, son camarade Gabriel de Galbert, avec qui il avait conduit de concert l’expérimentation Javelot en Allemagne en 1955 sous les ordres du général Schlesser et qui devait déboucher sur la mise sur pied de la 7è D.M.R., lui a toujours témoigné une camaraderie exemplaire, bien que ne partageant nullement ses «emballements». Tous les ans, à la fin décembre au moment de Noël, le général de Galbert envoyait ses vœux de bonne année à son « vieux camarade » Argoud par une lettre adressée à la prison de la Santé, en indiquant ostensiblement au dos de l’enveloppe, ses grade, nom et qualité, qu’il fût commandant de brigade, commandant de l’École de Cavalerie ou commandant du 1er corps d’armée. Il voulait de la sorte marquer que la camaraderie née d’un an de côtoiement quotidien était plus forte que la justice des hommes. On comprend ainsi pourquoi une promotion de jeunes bazars a tenu à porter son nom.
 
L’autre exemple est moins dramatique et plus personnel. Il a pour cadre ma promotion de l’École de Guerre qui, en mai 1989 recevait le CEMAT soviétique, le général Mousseiev, en présence du général Schmitt, CEMA de l’époque. Au cours de la phase de questions, un camarade a bêtement agressé le CEMAT soviétique sur le comportement douteux de certaines unités de son armée en Afghanistan. Le camarade en question s’est trouvé viré de l’École de Guerre et muté dans la semaine qui a suivi. Je me rappellerai toujours de ce que disait l’un d’entre nous – il était cavalier et a d’ailleurs récemment achevé sa carrière comme CEMAT – « N’oubliez jamais avant d’émettre un jugement que Dall’Orso appartient et appartiendra toujours à la promotion Linarès ». Dans ce cas là également, le poids d’une valeur transcendante se montrait plus lourd que le simple jugement d’un acte, fût-il parfaitement idiot.
 
Enfin, je constate que la valeur de camaraderie n’est aucunement la propriété ou la chasse gardée du monde militaire. En 1999 ou 2000, en Corse, alors que le préfet Bonnet a cru de son devoir de couvrir le comportement de pieds nickelés de ses gendarmes, ce qui l’a conduit directement des ors de la République à un cachot humide de la Santé, on n’a pas entendu une seule voix ni lu une seule ligne des Anciens de l’École d’Administration ou de la puissante association des anciens membres de la Préfectorale pour condamner l’homme, bien au contraire. Les militaires que nous sommes et qui nous gargarisons chaque 2S du mot de camaraderie feraient bien d’en prendre un peu de graine.
 
Je suis désolé mon général d’être un peu long, mais je ne peux laisser passer sans la relever votre assertion finale selon laquelle « Ce n’est pas le fascisme qui est à l’œuvre, c’est la rémanence de l’état d’esprit de « l’armée d’armistice » des années noires. C’est l’armée de Weygand et de Giraud. » Ce sont vos propres termes. Mon général, en écrivant ces lignes infâmes, vous insultez gravement la mémoire des 8000 morts, Français, Marocains, Algériens et Tunisiens qui reposent dans les cimetières que le Corps Expéditionnaire a laissés derrière lui en Italie. Vous n’en avez aucunement le droit.
 
Je n’étais pas encore né, mais j’en ai entendu depuis une retranscription enregistrée et j’ai encore en mémoire la voix rocailleuse si typique du maréchal Juin lors de son discours de réception à l’Académie française l’été 1952. Je le cite de mémoire, il doit sûrement y avoir des oublis ou des erreurs : « (…) Et c’est ainsi qu’investi de la confiance du Gouvernement provisoire d’Alger que présidaient alors conjointement les généraux de Gaulle et Giraud, il eut à conduire les opérations du corps expéditionnaire français en Italie. Et s’il est vrai, comme on a bien voulu le reconnaître, que ces opérations ont marqué la résurrection de l’armée française et sa réapparition dans l’ordre de bataille de nos Alliés, il faut savoir que le mérite en revient à cette petite armée d’Afrique, de transition, que le général Weygand avait retrempée après l’armistice dans une intention qu’il n’avait dissimulée à personne. ». Cette phrase donna lieu à un tonnerre d’applaudissements de la part des Immortels de l’époque. En deux phrases biens senties, Juin était parvenu à citer et à faire applaudir, dans un souci de concorde nationale, le nom de trois grands Français : les généraux de Gaulle, Giraud et Weygand. Vous me permettrez de préférer me référer aux paroles du maréchal Juin qu’à vos écrits.
 
Pour conclure, je déplore profondément, mon Général, que vous fouliez au pied pour des motifs que j’ignore et que je ne veux pas connaître, la première des valeurs du monde militaire, la camaraderie. En outre, en écrivant les lignes que vous avez transmises à Merchet, vous donnez du petit lait à boire à tous ceux qui ne nous aiment pas. Je ne sais pas comment vous qualifiez un tel comportement, mais si les mots de la langue française ont encore un sens, pour moi, cela s’appelle un coup de poignard dans le dos.
 
Je vous prie de croire, mon Général, à mes sentiments formellement respectueux,
 
Lieutenant-colonel Claude Franc, Promotion maréchal de Turenne (1973 – 1975).
Source : association des amis du musée des troupes de marine

 

 Illustration Le Colonel 2.0 : L’école de Saint-Cyr à Coëtquidan, dans les Morbihan, forme les lci.tf1.fr 

About the author / 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

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