L’opération Serval et la décolonisation bâclée

1 JANVIER 2014 par LES4V dans INTERNATIONAL
1 JANVIER 2014 par LES4V dans INTERNATIONAL

 

En Afrique de l’ouest, les zones naturelles sont déterminées par un gradient pluviométrique nord-sud. Se succèdent ainsi, en bandes est-ouest superposées, le désert, le Sahel, les zones soudaniennes sèches (à une saison des pluies) et humides (à deux saisons des pluies), et enfin la zone guinéenne, à vocation forestière.

Les États modernes issus des territoires coloniaux sont, en revanche, orientés majoritairement dans le sens nord-sud. Ils sont donc hétérogènes et peuplés d’ethnies différentes, généralement antagonistes, que seule la présence coloniale pouvait fédérer en ensembles cohérents tels l’AOF et l’AEF.

Le Mali est soumis à cette répartition climatique qui commande la géographie humaine. Les tensions politiques au niveau régional résultent d’une situation géopolitique devenue absurde. Qui se souvient encore du double pogrom de 1989 qui fit des milliers de victimes parmi les Mauritaniens blancs du Séné­gal, au sud du fleuve (massacrés par les Noirs sénégalais), et parmi les Noirs de Mauritanie au nord (massacrés par leurs « compatriotes » blancs) ?

L’instabilité règne, du Sénégal à l’ouest au Soudan à l’est, en passant par la Côte d’Ivoire, le Niger, le Nigeria, le Tchad et actuellement le Mali. Les troubles se localisent toujours sur des lignes de clivage climatique, ethnique et culturel, entre Blancs et Noirs, entre éleveurs et agriculteurs, entre peuples de la savane et peuples forestiers, entre islamisés et christianisés ou animistes.

Il est symptomatique de constater que la Mauritanie, à population très majoritairement arabo-berbère, exposée pourtant au péril islamiste, ne s’est pas jointe à la coalition franco-africaine en guerre dans l’Azawad qui borde son territoire. Par ailleurs, plusieurs centaines de soldats formés par les USA ont rallié les rebelles nordistes en 2012 : La solidarité ethnique, de toute évidence, dicte ces comportements.

Il n’y aura pas de stabilité dans cette région, comme ailleurs en Afrique, sans un redécoupage politique respectueux des frontières naturelles, comme l’a fréquemment dit l’africaniste Ber­nard Lugan. Le nord du Mali (Azawad) à majorité arabo-berbère n’acceptera jamais la do­mination du sud à population noire, qui fut son terrain de razzia et son réservoir d’esclaves.

Les Touaregs, qui nomadisaient sur une partie de l’Azawad et également au Niger, en Algérie, en Libye et en Haute-Volta, avaient adressé une requête au général De Gaulle en 1960, lui demandant de reconnaître leur identité et de leur accorder un territoire : « Puisque vous quittez le pays, rendez-nous notre bien tel que vous nous l’avez arraché. Nous ne voulons pas que les Noirs ni les Arabes nous dirigent. Nous, les Touaregs, nous voulons nous diriger nous-mêmes. » Ils ne reçurent aucune réponse et furent livrés à leurs nouveaux maîtres sans aucune consultation populaire.

N’acceptant ni l’autorité d’Al­ger (le FLN n’a eu aucun impact au Sahara pendant la guerre d’Algérie), ni celle des États noirs nouvellement créés au sud, les Touaregs n’ont jamais reconnu les frontières artificielles qui morcellent leur territoire. Ils ont été obligés, par milliers, de renoncer au nomadisme pour vivoter dans les zones urbaines.

Il en va de même pour les no­mades arabes du nord-est. Dans ces conditions, l’autorité de Bamako ne trouve une certaine légitimité que dans le sud sahélien de l’Azawad, peuplé de sé­dentaires noirs et de semi-no­mades peulhs ou songhaïs.

Que dirons-nous demain, après notre départ, aux Touaregs qui combattent aux côtés de nos troupes dans l’opération Serval, mais qui n’accepteront jamais l’autorité malienne chez eux ? Seront-ils les victimes d’une nouvelle trahison, s’il advenait que le Mali retrouve ses frontières et prétende exercer, dans le nord, une souveraineté imposée par nos armes ?

Le 28 novembre 2013, à Kidal que l’on disait pacifiée, une manifestation contre la venue du Premier ministre malien a donné lieu à des affrontements sanglants entre les forces armées maliennes, sudistes, et le MNLA touareg.

L’islamisme ne fait qu’exploiter les incohérences d’une décolonisation bâclée, qui perdurent aujourd’hui et que nos gouvernants nient obstinément, s’imaginant que des « élections démocratiques » à la mode occidentale régleront tous les problèmes.

L’opération Serval et la décolonisation bâclée

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.