Louvois, le logiciel qui a mis l’armée à terre

Une enquête de Philippe Reltien.

Le 26 janvier 2018

France Inter

 

 

© Régis Ollivier

 

Pendant près de 7 ans, de nombreux soldats français ont vécu l’enfer. Non pas sur le terrain mais à cause de leur fiche de paie. Victimes d’un système informatique du ministère de la Défense, le logiciel Louvois, ils en subissent encore aujourd’hui les lourdes conséquences.

Marcel F.*, officier de l’armée de terre, toujours en activité et père de famille, a les traits tirés. Comme des dizaines de milliers de collègues, il est victime du logiciel Louvois, système informatique de paie des militaires, mis en service en 2011. « Un jour, ma solde n’a plus été calculée. Conséquence, ma mutuelle m’a radié, et je ne l’ai jamais su, sauf le jour où j’ai dû aller aux urgences. Là on m’a dit : ‘Mais monsieur, vous n’avez plus de mutuelle’. » Marcel F. est aujourd’hui criblé de dettes.

De l’argent trop perçu

Des dizaines de milliers de soldats ont, comme lui, reçu des bulletins loufoques. Au pic de la crise, on dénombrait 120 000 dossiers en souffrance. Certains n’avaient reçu qu’une partie de leur solde. Le comble était atteint avec cette solde, réduite à seulement trois centimes d’euros.

Nathalie D. a reçu en juillet 2013 un bulletin de solde de… 3 centimes d’euros.
Nathalie D. a reçu en juillet 2013 un bulletin de solde de… 3 centimes d’euros. © Radio France

A l’inverse, Louvois s’est aussi mis à gonfler les paies. Des militaires ont ainsi touché trop d’argent, parfois même sans qu’ils s’en aperçoivent. Le logiciel a même envoyé des paiements à des réservistes qui n’étaient plus militaires. « J’ai reçu un bulletin de solde qui m’attribuait 200 €, témoigne Daniel P.*, un ex-réserviste en procès avec ses anciens patrons. Mais je n’étais plus dans l’institution. On est dans une situation d’angoisse. Je ne suis plus sous les drapeaux et on me paye quand même. Et vous ne savez même pas à quel organisme il va falloir les rendre. »

Le ministère de la Défense n’ayant pas l’intention de laisser filer l’argent versé en trop, s’est donc mis à poursuivre ses soldats pour leur demander de rembourser ces trop perçus. Montant de la facture : 545 millions d’euros.

Des paiements fantômes

Le ministère a donc monté une structure de recouvrement du trop versé. Près de 6 000 contentieux ont été portés devant la commission de recours militaire, passage obligé avant de déposer un recours devant un tribunal administratif civil.

L’armée a bien récupéré une partie de son argent : 360 millions d’euros ont été remboursés. Il resterait 3 000 cas à régler. Mais l’état-major a tout de même laissé filer 83 millions d’euros qu’il n’a pas réclamés. Pourquoi ? Il est arrivé que l’on facture, sur des fiches de paie, des sommes qui en fait n’ont jamais été versées. « Il s’agit certainement de trop versés inventés par le logiciel, explique Jacques Bessy, un ancien gendarme aujourd’hui à la tête de l’association ADEFDROMIL qui défend des dizaines de militaires. Ces 83 millions d’euros ont été abandonnés parce qu’ils ne pouvaient pas être justifiés clairement. »

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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

5 thoughts to “Louvois, le logiciel qui a mis l’armée à terre”

  1. J’ai bien connu à une époque les officiers généraux et supérieurs qui officiaient à l’EMAT sous la coupe du SGA et du cabinet du ministre pour mettre au point un système qui allait révolutionner les soldes et les salaires au ministère, voire dans toute l’administration, et permettre de fermer les CTAC et faire in fine des économies de personnel. Leur outil de base s’appelait « credo », peut-être par amour de Mireille Mathieu pour sa chanson bien connue! Ils ont tous fait des carrières fulgurantes, car ils avaient su courber l’échine! Je ne donnerai pas les noms mais ils se reconnaîtront!

  2. Un commentaire et une double question :
    – pour être honnêtes, il faudrait rappeler que le « problème Louvois » ne trouve pas son origine dans le quinquennat Hollande, mais dans celui de son prédécesseur Sarkozy;
    – une double question essentielle à laquelle le ministre actuel des Affaires étrangères, précédent ministre de la Défense, devrait répondre (devant la Haute Cour ?). Des sanctions ont-elles été prises à l’encontre des fautifs (qu’ils soient civils ou militaires, ou prestataires de services informatiques) ? Sinon, pourquoi, qui a-t-on voulu protéger et pourquoi ?
    La réponse n’est peut-être pas très difficile à trouver !

  3. Imaginons une telle situation dans les administrations du secteur civil !. On se moque des militaires dans tous les sens du terme. Les problèmes de leur solde touchent l’organisation du quotidien des familles et ce n’est pas rien. Je ne sais pas quelles seraient les réactions de nos chers élus du Sénat ou de la chambre des députés si de telles difficultés perturbaient le paiement de leur salaire. Ajoutez à ces tracasseries graves, un métier dangereux, l’éloignement sur les théâtres d’opérations et les manques d’équipements ou l’emploi de matériels dépassés et on a la totale. Bien entendu dans cette triste affaire, pas de responsables et ce casse-tête épouvantable n’a pas semblé perturber le sommeil de ceux qui assument la paternité des problèmes. Nos militaires sont humiliés et abandonnés et je n’ai pas vu beaucoup de tribunes porter ce phénomène récurent devant les médias. Pourtant le cadre des officiers généraux en seconde section est assez étoffé et diverses associations auraient pu s’inquiéter de cette situation ubuesque.

  4. Bon, aujourd’hui, Le Drian, le meilleur Ministre de Armées, depuis Hernu…., a bien « baisé » les militaires et … les Bretons.

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