Opération fumigène au parlement

Le Lieutenant-colonel (er) Régis Ollivier, le 18 mai 2016

Le Colonel 2.0


En exclusivité pour LC2.0, une analyse personnelle sans concession de l’audition conjointe des directeurs de la DGSE et de la DGSI devant la Délégation parlementaire au renseignement (DPR) le 27 février dernier. Je la livre à votre sagacité, sans autre commentaire. //RO



Source : analyste « politique et sécurité » qui s’exprime sous couvert de l’anonymat pour LC2.0

 


 « Enfin écoutez Mme Pauline, faut tout de même voir les choses en face ! La chambre des glaces, le boudoir chinois, les fillettes au salon… dans ma jeunesse ça s’appelait un bordel…
– Oh bien sûr, si vous jouez sur les mots ! On leur fait dire c’qu’on veut, aux mots ! Pour M. Benar Shah, ma maison c’était plutôt un décor, une façon de croire qu’on a pas vieilli, qu’on reste fixé dans une époque…Y pensait pas tellement galipettes, mais plutôt tradition ! »

Les Barbouzes. George Lautner. Michel Audiard.


Surprenant rapport que celui publié par la Délégation parlementaire au renseignement (DPR) le 27 février dernier. On peut y lire une transcription de l’audition conjointe des directeurs de la sécurité extérieure (DGSE) et intérieure (DGSI). Un numéro de duettistes assez original malheureusement passé sous les radars des médias.


Les services de renseignement en question
La finesse politique de M. Raffarin est légendaire. Chez lui, chaque mot est pesé avec soin. Ainsi, lorsqu’il déclare que « Malgré les demandes qui lui sont souvent adressées, la DPR n’a pas voulu, dans ce rapport, se placer en position d’inspecteur », le message est clair : l’échec des services de renseignement est patent. M. Raffarin en profite au passage pour souligner qu’« il n’est pire que de prétendre exercer un contrôle sans en avoir les moyens », actant l’impuissance de la DPR. Puis il annonce son programme: « Nous souhaitons, en revanche, que soit lancée rapidement une véritable politique publique d’évaluation du renseignement. »
On l’aura compris, Jean-Pierre Raffarin, successeur de Jean-Jacques Urvoas qui fit de la DPR son tremplin politique, entend faire de cette dernière autre chose que l’antichambre du lobby des hommes de l’ombre.
Quant à MM. Calvar et Bajolet, respectivement DGSI et DGSE, s’ils ne peuvent nier la réalité de l’échec de la lutte anti-terroriste tant elle est évidente, ils vont en revanche faire en sorte de minimiser leur propre responsabilité. On assiste alors à un incroyable numéro de trapézistes que seuls deux hauts fonctionnaires rompus à l’art de l’enfumage sont à même de réaliser.


L’union sacrée
La communication repose toujours sur un objectif et une stratégie, a fortiori lorsqu’on est directeur des services de renseignement. En se présentant conjointement à l’audition de la DPR, présidée par l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, les directeurs du renseignement intérieur et extérieur ont opté pour une stratégie d’union sacrée jusqu’alors inédite. Ainsi Bernard Bajolet (DGSE) déclare qu’« il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre nos deux services, ni aucune restriction dans l’échange de données ». Jean-Pierre Raffarin qui n’est probablement pas dupe, note avec subtilité: « Votre présence simultanée apporte un contrepoint bienvenu au message, seriné par les médias, selon lequel vos services seraient en guerre permanente. » L’objectif  des maîtres espions semble évident : parer ensemble une critique de plus en plus ouverte à l’encontre des services de renseignement dans leur lutte contre le terrorisme.
L’audition des deux directeurs apparaît de fait comme un exercice de natation synchronisée : ce que dit l’un, l’autre le répète à son tour, quasiment mot pour mot. Lorsque M. Calvar  déclare que « chaque attentat sur notre territoire est vécu par nos services comme un échec », M. Bajolet lui répond: « Pour faire écho aux propos de mon collègue, tout attentat (…) est ressenti comme un échec également par la DGSE. » Dès lors le message qui passe ressemble à un numéro de duettistes qui, à ce niveau, paraît bien singulier et amène à se poser naïvement la question : de qui se moque-t-on ?


L’enfumage pour les Nuls
L’enfumage est une technique de manipulation courante dans les services de renseignement. Forts de leur expérience, les deux hauts fonctionnaires ont mis, semble-t-il, tout leur savoir-faire face aux représentants du peuple. Décryptage des éléments de langage en huit points.


1- Désarmer ses interlocuteurs. Il s’agit ici de reconnaître l’échec mais sous forme d’un pathos à travers le sentiment éprouvé par la communauté du renseignement (P. Calvar parle de « vécu », B. Bajolet de « ressenti »). On renvoie l’image empathique de services qui souffrent avec et pour la nation. Accessoirement, on rappelle que des agents risquent et perdent leur vie en mission, histoire de forcer le respect. Un mythe, ça s’entretient. Rappelons par décence et sans attenter à leur mémoire, que le nombre d’agents morts en service commandé est statistiquement infinitésimal. Concrètement, on meurt moins à la DGSE que dans la police ou la gendarmerie (suicides compris).


2 – Entretenir le doute et la peur, en agitant, par exemple, « la menace (qui) n’a jamais été aussi forte ». Ainsi Patrick Calvar débute-t-il sa prestation en donnant la parole à son adversaire. Citant Daesh, il rappelle que la question n’est pas de savoir si d’autres attentats auront lieu mais quand. Le but est d’activer un sentiment de doute et de culpabilité chez les parlementaires qui seraient tentés de tirer sur l’ambulance. Entre urgence critique et nécessité vitale, le rail mental est posé, il faut choisir son camp…


3- Présenter une image surévaluée de l’adversaire. Comme les Américains l’avaient très bien fait avec l’armée de Saddam Hussein en 1990, le but est de surcoter l’adversaire en sorte que la victoire devienne glorieuse et l’échec excusable, pour le plus grand bénéfice de la propagande ennemie. Ainsi, les terroristes sont présentés par M. Calvar comme des « combattants aguerris », des « professionnels de la guerre », « les modes opératoires sont professionnels ». M. Bajolet note de son côté un « véritable professionnalisme », soulignant « les compétences d’ingénieurs et de propagandistes de métier », les « méthodes clandestines de communication, de transport, etc. ». On ne s’étonnerait pas de voir ces propos repris dans la prochaine édition de Dar al-islam, l’organe de propagande de l’EIIL.


4- Noyer les auditeurs dans un verbiage technique. Ici, une pseudo-analyse des méthodes et techniques adverses et de la typologie des jihadistes dont il ressort qu’en dépit du professionnalisme reconnu, d’une organisation unitaire, l’ennemi est protéiforme et ses méthodes diversifiées. Un grand moment d’acrobatie sans filets. On notera avec délice le cas des « velléitaires et qui voudraient s’engager mais ne franchissent pas le Rubicon. Ils se livrent à un terrorisme de basse intensité fait d’attaques individuelles : l’assassinat d’un chef d’entreprise, les coups de couteau portés contre des militaires en faction.» Les familles des victimes apprécieront le relativisme du concept de Rubicon chez M. Calvar. Avec de telles analyses, la nation peut dormir en paix.


5- Minimiser ses erreurs. Ici, il s’agit de minimiser les failles du système de renseignement : reconnaître un tropisme technologique favorisant le renseignement technique aux dépens du renseignement humain tout en précisant que ce dernier fait partie des priorités (refrain connu depuis le 11/9). A une remarque d’un sénateur sur la qualité des analyses de la DGSE, M. Bajolet, technocrate maîtrisant le double langage, fait cette réponse remarquable : « Notre analyse est généralement de grande qualité », tout en précisant à peine une ligne plus tard : « Je ne suis toutefois pas complètement satisfait de notre analyse sur certains pays ou certaines thématiques. Avec le plan d’amélioration que nous suivons, l’objectif est d’avoir les meilleurs analystes de France. » Patrick Calvar tente une pirouette frontale : « La difficulté est moins d’analyser que d’établir des priorités. » Il est vrai que l’analyse ne peut se faire dans l’urgence mais en amont, à l’ombre d’une stratégie. Le recrutement de 400 analystes par la DGSI montre que la matière grise faisait cruellement défaut bien avant les attentats. A sa décharge, il lui revient de gérer l’héritage de son prédécesseur plus apte à l’action qu’à la réflexion.


6- Renverser les points de vue. A l’échec des services, le patron de la DGSE oppose leurs succès, selon le principe de la double pensée orwellienne : « Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé (…) La vérité actuelle, quelle qu’elle fût, était vraie d’un infini à un autre infini. C’était tout à fait simple. Ce qu’il fallait à chacun, c’était avoir en mémoire une interminable série de victoires. Cela s’appelait « Contrôle de la réalité ». On disait en novlangue, double pensée. » (George Orwell, 1984)
La mythologie du « métier de seigneur » reste un bon dérivatif à la critique, les victoires supposant des sacrifices dont nul, en dehors des Dieux, n’a idée. Pourtant, à bien y réfléchir, anticiper la menace est la mission de base des services. D’un point de vue trivial, ils sont quand même payés pour ça. Que dirait-on, après une catastrophe ferroviaire, si le patron de la SNCF évoquait, pour se défendre, les trains qui arrivent à l’heure ?


7- Noyer le poisson. Il peut être utile d’exploiter la complexité d’un problème en jouant sur ses origines multiples. Le but est de détourner l’attention et de masquer la part d’échec imputable aux services. Nageant à contre-courant de la pensée limpide du Premier ministre (« Expliquer c’est déjà excuser »), les deux hauts fonctionnaires évoquent ainsi les racines sociologiques du jihadisme. Patrick Calvar déclare: « Nous avons arrêté plus de 300 personnes ; que nous disent ces jeunes ? Qu’ils n’ont aucun espoir ; qu’ils n’ont pas d’existence en tant qu’individu, qu’ils ne sont « personne ». Une fois qu’ils sont passés dans le monde de la barbarie, cela change, mais au départ, ce que nous entendons est bien un cri de désespoir. » De son côté, Bernard Bajolet cite ces jeunes « qui n’ont pas d’alternative à l’islam radical pour exprimer leur colère, leur opposition à notre société. » Bourdieu n’aurait pas dit mieux…


8- Pour finir, rejeter la responsabilité sur quelqu’un d’autre. A l’unisson, MM. Calvar et Bajolet déclarent que la réponse sécuritaire ne suffit pas et qu’il faut « une réponse politique ». Le président et son Premier ministre apprécieront au passage, bien qu’ils n’en soient plus à une critique près, cette interpellation unanime de leurs grands serviteurs.


La fin d’une époque
Au terme de cette audition, on peut imaginer que les parlementaires de la DPR ont, dans un premier temps, avalé la fumée faute de mieux. L’effet sidérant de ce numéro de voltigeurs avait pour but de paralyser les auditeurs. La paralysie ne pouvant être que momentanée, gageons que M. Raffarin, en vieux requin de la politique, ne se contentera pas d’un nuage de sardines…
Au final, la scène n’est pas sans évoquer le radeau de la Méduse de Théodore Géricault. Les deux hauts fonctionnaires, accrochés à leur frêle esquif, ont du mal à admettre leur naufrage, aux dépens des équipages condamnés à ramer en silence. En d’autres temps, on les aurait débarqués sans autre forme de procès. Mais la technocratisation est en marche y compris chez les espions, et il en est des hauts fonctionnaires comme des grands capitaines d’industrie : ils ne coulent plus avec leur navire et quelles que soient leurs erreurs ou leurs fautes, ils ont cette assurance tranquille que donne la maîtrise du parachute ascensionnel.

 


 1- Notons au passage que cette phrase laisse entendre qu’il existe des méthodes terroristes professionnellement reconnues par les services, ce qui ne manquera pas d’exciter les éventuels conspirationnistes en mémoire du réseau Gladio.

 

Lire aussi : La France, « le pays le plus menacé » par l’EI

 


© 2016 Le Colonel 2.0 

 

 

 


 

 

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

One thought to “Opération fumigène au parlement”

  1. les politiques et les patrons des services qu’ils entendent en commissions sont a mettre dans le même sac ils nous font peur avec les armes de destructions massives,!sauf que ce sont eux les armes de destructions massives;nous nous le savons ,mais eux ne le savent pas ,et ils continuent leurs ringardises,qu’ils continuent a faire les (kekou) mais cela va certainement être très difficile pour nous expliquer l’EGYPT AIR.

Les commentaires sont clos.