Pourquoi ce Français est la bête noire de la DGSE

 

Par Vincent Lamigeon Publié le 04-02-2014
Par Vincent Lamigeon  Publié le 04-02-2014

 

Dans le collimateur de son ex-employeur pour son rôle dans la libération des otages au Sahel, le patron d’Amarante fait la lumière sur ses activités.

Pierre-Antoine Lorenzi, en novembre 2013 à Paris. N. Krief / Divergence
Pierre-Antoine Lorenzi, en novembre 2013 à Paris. N. Krief / Divergence

 

Dans le petit monde du renseignement français, ses initiales sont devenues une obsession. Ancien de la DGSE et patron de la société de sécurité Amarante, Pierre-Antoine Lorenzi –PAL comme il signe ses SMS– est de ces profils qui fascinent et suscitent la polémique. La révélation par Le Monde de son rôle dans la libération des quatre otages au Sahel en octobre dernier, alors que la DGSE était mise sur la touche par le ministère de la Défense, a mis le feu aux poudres. « La bête noire de la DGSE », titrait le quotidien dans un portrait fin novembre. Interrogé sur le rôle de Lorenzi dans la libération des otages dans le même article, Bernard Bajolet, le patron de la DGSE, se fendait même de deux qualificatifs rageurs : « contreproductif » et « parasitaire ».

Relations avec la DGSE

Deux mois plus tard, PAL n’a pas digéré l’affront. Oui, il a bien répondu à la demande de l’Etat de l’aider à libérer les otages. Oui, il a bien fourni « des points d’appui, des relais » dans une zone sahélienne où il a « des amis ». Oui, il a travaillé sur une piste distincte de celles de la DGSE, avec laquelle il affirme avoir… « les meilleures relations du monde ». Mais le Scud de Bajolet ne passe toujours pas. « J’ai réglé un problème que personne n’arrivait à régler, je n’ai pas gagné un rond pour ça, et je n’ai jamais voulu que ça soit rendu public, assure-t-il à Challenges. Alors quand j’entends que mon rôle a été parasitaire, oui, je le prends très mal.

J’ai commencé à bosser en 2011 sur le dossier, Bernard Bajolet est arrivé en avril 2013. Il ne connaît pas l’histoire. » Amarante serait-il devenu une alternative aux services de renseignements pour les libérations d’otages ? Lorenzi tempère : « Le Niger, c’est un service que j’ai rendu à l’Etat à titre personnel, pas une mission d’Amarante, jure-t-il. Les otages, ce n’est pas un business, c’est une part très mineure de l’activité de la société. Je trouve dommage de ne parler de nous qu’à travers ce prisme, alors que nous avons créé, en sept ans, un des leaders français de la sécurité. »

Périmètre des interventions

De fait, Amarante –14,9 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2013 (+30%) et 180 salariés – est avant tout spécialisé dans la sécurisation de sites industriels, le conseil en gestion des risques et la protection d’expatriés. Si elle reste loin des leaders anglo-saxons comme Control Risks, la société, créée en 2007, revendique une place dans le Top-3 français du secteur, aux côtés de Geos et Risk & Co, et devant Gallice et Anticip. « Notre activité est portée par le fait que les zones qui affichent la croissance la plus forte, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, sont aussi des régions à risques, souligne Alexandre Hollander, un ex-officier du service action de la DGSE devenu directeur général d’Amarante et associé de Lorenzi. Notre objectif, c’est d’apporter des solutions pérennes pour protéger les collaborateurs et les investissements dans ces zones. »

Forte d’une quarantaine d’ex-agents de la DGSE et de conseillers reconnus, comme l’ancien chef de l’Office central de répression du banditisme Charles Pellegrini, Amarante sécurise des sites pétroliers et industriels en Algérie et en Angola. Organise des escortes de protection en Syrie ou en Libye. Gère la sûreté des escales aéroportuaires à Dakar, Beyrouth, Alger, Riyad, Djedda ou Kinshasa, le plus souvent pour Air France, en assurant la protection des équipages, des avions, du fret, mais aussi en prenant en charge l’embarquement et le contrôle des visas. Quant à la filiale dédiée au spatial, elle protège les éléments les plus sensibles du lanceur Ariane 5 contre le sabotage et l’espionnage industriel, ainsi que les technologies-clés de satellites vendus à l’export jusqu’à leur lancement.

Les clients ? Amarante refuse de dévoiler leurs noms. Mais chacun dans le milieu sait que la société travaille pour Alstom, GDF Suez, Sanofi, Total, Novartis, Airbus Defence & Space, mais aussi pour des organismes publics qui représentent 25% de son chiffre d’affaires (Cnes, ministère des Affaires étrangères…). « Nous sommes organisés par compte client, pas par métier: chaque responsable est en charge d’un client sur toutes les missions qu’il nous confie », explique Pierre-Antoine Lorenzi. Au siège de la société, à deux pas de l’Elysée, quatre grands écrans font défiler les missions du groupe, le responsable local et le niveau de risque du pays dans une sorte de war room.

« En bonne intelligence »

La libération d’otages est une activité à part. Amarante s’est positionné sur le marché dit du « kidnap & ransom » : en gros, les sociétés exposées aux zones à risques souscrivent des contrats d’assurance pour leurs expatriés avec des assureurs anglo-saxons, comme Hiscox, AIG ou Chubb. En cas d’enlèvement, ces assureurs délèguent la négociation à des consultants spécialisés, parmi lesquels Amarante est quasiment le seul acteur français. « Nous avons une équipe de négociateurs de très haut niveau, assure Alexandre Hollander. Mais nous ne travaillons pas contre les services de l’Etat. La collaboration s’est toujours effectuée en bonne intelligence. » Même si, en avril dernier, la société avait négocié en solo en Afghanistan la libération de Charles Ballard, un salarié de l’ONG Acted, comme l’a dévoilé la lettre confidentielle Intelligence Online.

Amarante n’est pas le premier coup fumant de Lorenzi. Dès 2002, PAL s’était fait la main, après son départ de la DGSE, en fondant une société de conseil, Serenus, spécialiste du Maghreb et de la Turquie, qui existe toujours. Plusieurs sources assurent que c’est lui qui a joué les intermédiaires pour convaincre le Maroc de commander en 2008 une frégate multimission (FREMM) au groupe naval français DCNS, un contrat estimé à 470 millions d’euros. Pour négocier ses contrats ou voir ses contacts, PAL se déplace le plus souvent dans un petit avion d’affaires TBM 700 que ce passionné d’aéronautique pilote lui-même – « Ça me permet de penser tranquille », commente-t-il.

Le politique et le fonceur

Avec Alexandre Hollander, il fonde en 2007 Amarante et change de braquet. « Nos clients désiraient qu’on leur offre aussi des prestations de sécurité, raconte Nicolas Bourillon, un ancien collaborateur de Lorenzi, aujourd’hui patron de la société d’intelligence économique Bucy. On a fait l’inverse des autres boîtes, qui vont plutôt de la sécurité à l’intelligence économique. » Le succès est immédiat, Amarante affichant une croissance moyenne de 40% depuis sa création. « Les associés sont deux pros, très complémentaires, assure le député européen Arnaud Danjean, ancien de la DGSE où il a bien connu les deux hommes. Lorenzi est un type doté d’un sens politique redoutable, Hollander est un fonceur, un des militaires les plus doués de sa génération. »

Mais le poids croissant d’Amarante agace, tout comme la puissance des réseaux de Lorenzi, proche d’Arnaud Montebourg, de Manuel Valls, de Cédric Lewandowski, directeur de cabinet du ministre de la Défense, mais aussi de l’ex-patron de la DCRI Bernard Squarcini. « Leur croissance repose avant tout sur une série d’acquisitions », assure un concurrent, citant les rachats récents d’acteurs tels CIAS ou Sofrasep. « Notre niveau d’endettement est très bas, et la croissance organique très forte », répond PAL.

D’autres évoquent de « l’eau dans le gaz » entre Lorenzi et Hollander. Les intéressés démentent, assurant n’avoir aucune intention de raccrocher. « Nous n’avons ni la même histoire, ni le même parcours, mais nous sommes parfaitement complémentaires. Nous sommes idéalement placés pour continuer la belle histoire », assure PAL. Message transmis au patron de la DGSE.

 

Source : www.challenges.fr

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.

One thought to “Pourquoi ce Français est la bête noire de la DGSE”

  1. Dommage qu’il n’y ait pas plus d’hommes comme eux…
    La France aurait un autre visage.
    Vive ces héros de l’ombre, plus patriotes que mult galonnés.
    BzE

Les commentaires sont clos.