Quand un journaliste travaille pour la DGSE…

Le témoignage étonnant de Patrick Denaud.


Quand un journaliste travaille pour la DGSE...
Vous vous attendez à un livre plein d’aventures et de secrets et vous vous retrouvez à lire une histoire d’amour.  L’amour d’une source pour son officier traitant ! Etrange ouvrage que celui de Patrick Denaud, 60 ans, journaliste, cameraman, ancien correspondant de guerre, auteur de livres sur les arts martiaux et la cuisine. « De 1994 à 2002, j’ai travaillé pour les services secrets français, la DGSE. J’étais journaliste et c’est devenu ma couverture » écrit-il d’emblée. Vérification faite, pour autant que cela soit possible, il ne semble pas affabuler.

Visiblement secoué par les guerres qu’il a couverte  durant les années 80 (Afghanistan, Liban, etc), il souhaite s’engager personnellement dans la lutte contre le terrorisme islamique à la suite des attentats qui frappent Paris. Il prend contact avec la DGSE, qui s’intéresse à son profil après l’avoir fait mariné et un peu testé. Il est finalement recruté comme « agent » en 1994 et suit une formation (8 jours) dans les rues de Paris pour acquérir les bases du parfait espion. Il est pris en charge par un homme son « officier traitant ». « Jacques », évidemment un pseudonyme.

Patrick Denaud va nouer avec lui une relation quasi maladive ou, si l’on veut, amoureuse (le plus platoniquement du monde s’entend). C’est en fait le coeur de l’ouvrage qui ressemble plus à une thérapie  – voire à une vengeance – qu’à un livre de révélations sur les services français. Il se demande ce que fait « Jacques » lorsqu’il rentre chez lui le soir, attend ses rendez-vous discrets avec lui et ne supporte pas que la « Boîte » lui soit infidèle lorsqu’elle contacte son assistante… Il se sépare même de sa femme à qui il avoue cette étrange « liaison ».

Indécrottable romantique, le journaliste découvre avec amertume que la DGSE est une administration et qu’elle fonctionne comme tel. L’argent par exemple : Denaud est rémunéré (il paraît que cela ne se fait plus) à hauteur de 5000 francs par mois, versés en liquide, plus les frais. Mais il faut fournir les justificatifs à hauteur de 4000 francs par mois.

Et que fait le journaliste espion ? Sous sa couverture de journaliste et sous prétexte d’écrire des livres (qui paraitront même !), il enquête essentiellement dans les milieux islamistes radicaux à Paris et à Londres. Il s’intéresse notamment à l’affaire de moines de Tibéhirine, sans apporter aujourd’hui d’informations nouvelles. Plus tard, il travaille avec les Albanais de l’UCK (Kosovo) et retourne en Afghanistan et au Pakistan juste après le 11 septembre. Mais entre temps « Jacques » a pris sa retraite et le courant passe mal avec les officiers traitants qui lui succèdent. En fait, la DGSE n’a plus vraiment besoin de lui et lorsqu’il commence à se plaindre, elle coupe les ponts. Brutalement. Le laissant seul au bord de la route, exclu de la grande aventure qu’il a cru vivre. Il se sent trahi. Dix ans plus tard, il balance ce livre avec comme dernier chapitre une lettre ouverte à « Jacques »…

Tout cela laisse un drôle de goût dans la bouche. Non que des secrets d’Etat soient trahis. Mais sur le plan humain d’abord : on hésite entre le rire et la compassion. Que de naïveté sous cette plume ! Et comment peut-on s’exposer ainsi, de manière presque impudique ?
Sur le plan professionnel ensuite : voilà un ouvrage qui va poser plus de problèmes aux journalistes qu’aux services… Parce que, désormais, tout reporter entrant en contact avec des milieux « difficiles », comme les islamistes ou les guérillas, pourra être suspecté (plus encore qu’aujourd’hui) de travailler pour quelqu’un d’autres que l’employeur qui figure sur sa carte de presse. Côté DGSE, en revanche, on semble accueillir ce livre avec philosophie. Jusqu’au jour où il faudra à aller récupérer un journaliste en mauvaise passe entre les mains d’hommes qui auront lu l’histoire d’amour déçu de Patrick Denaud.

Patrick Denaud « Le silence vous gardera ». Les Arènes. 19,90 euros.

Mercredi 3 Avril 2013
Jean-Dominique Merchet pour Secret Défense

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.