Quelle stratégie militaire pour les temps d’incertitude ?

Par  J, publié le

Le Point


 

À la guerre, « la clé du succès consiste à trouver le moyen de favoriser la meilleure solution locale », explique le général Benoît Durieux.

Une quinzaine de stagiaires du Centre des hautes études militaires (CHEM), tous destinés à exercer dans l’avenir les plus éminentes fonctions dans les armées, publient un ouvrage collectif titré La Guerre par ceux qui la font. Stratégie et incertitude (Le Rocher, 365 pages, 22 euros). Ils sont français, mais aussi allemand, britannique et italien. La publication de ces travaux est introduite par le directeur du CHEM, le général de brigade Benoît Durieux, grand spécialiste du stratège Carl von Clausewitz, l’auteur du fameux Vom Kriege (de la guerre), toujours étudié par les officiers d’aujourd’hui. Benoît Durieux a accepté de revenir sur les thématiques abordées dans sa préface. Entretien.

Le Point.fr : Le mot terrorisme n’est pas présent dans votre préface. N’est-ce pas, à vos yeux, une réalité inquiétante, qui d’ailleurs modifie actuellement les missions des armées françaises ?

Le général Benoît Durieux : Le mot court le risque d’être vidé de son sens, usé à force d’être trop utilisé. Il y a pourtant beaucoup de différences entre l’insurgé afghan qui se bat pour sa vallée, le candidat européen au djihad radicalisé sur Internet, l’ancien cadre du régime de Saddam Hussein pris dans le conflit entre sunnites et chiites et les terroristes au sens strict que sont les auteurs des attentats du 11 septembre ou du 13 novembre. Ce sont donc des réalités très différentes, qu’il faut comprendre une par une. Quand on emploie le terme « guerre contre le terrorisme », il s’agit d’abord d’une figure de style qui signifie que l’on est prêt à mettre tout en œuvre pour lutter contre ce phénomène ravageur pour nos sociétés.  Dans le cadre d’une réflexion de fond, telle que celles que les auditeurs du CHEM proposent dans ce livre, l’idée est de revenir au sens premier des mots. Ainsi la guerre est-elle fondamentalement une confrontation par la force entre deux entités politiques. On peut, par exemple, légitimement parler de guerre contre Daech, groupe organisé avec un projet politique territorialisé, recourant à la violence.

Vous reprenez une formule de Clausewitz en écrivant que, de nos jours, « la guerre rejette ses chaînes ». Que veut-elle dire ?

Cette formule traduit bien un phénomène que Clausewitz avait lui-même observé au début du XIXe siècle. La guerre, dans son acception classique, est un mode de régulation et de canalisation de la violence. Mais cette régulation est toujours fragile. La guerre avait rejeté ses chaînes à l’époque de Clausewitz, au moment des guerres de la Révolution, avec l’apparition des peuples en armes. Aujourd’hui, elle rejette ses chaînes en s’affranchissant du monopole des États nations, du barrage des frontières et des limites posées par le droit. Surtout, elle devient plus difficile à réguler, car la violence politique est de moins en moins collective et de plus en plus, sinon individualisée, du moins éparpillée en de multiples foyers.

Vous notez que les guerres modernes en Irak, en Afghanistan, au Liban ou dans la bande de Gaza confirment que des armées modernes ne peuvent venir à bout d’une insurrection soutenue par une population déterminée. Quelles conclusions en tirez-vous pour l’armée française, intervenant au profit de ses alliés ?

Cela nous incite d’abord à la modestie face à nos objectifs. Contrairement à l’illusion qui a pu exister dans certains milieux aux débuts des interventions occidentales en Irak ou en Afghanistan, il est difficile de penser qu’une force étrangère va réussir en quelques années, par sa seule action, à apporter la paix, la démocratie et la prospérité dans un pays ne connaissant que la guerre et la violence depuis des décennies. De plus, dans toutes ces situations, les problèmes dans lesquels les forces internationales se trouvent impliquées sont d’abord ceux des populations locales. La clé du succès consiste donc à trouver le moyen de favoriser la meilleure solution locale, ce qui n’exclut pas l’emploi de la force et même l’engagement dans des combats durs si cela permet de contribuer à atteindre ce but. Mais ni les bombes seulement, ni la diplomatie seulement, ni l’aide économique seulement ne sauraient être la solution.


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Illustration : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, au 3e régiment d’infanterie de marine de Vannes. © François Destoc


 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.