Réforme territoriale : un pétainisme sous-jacent

Par ROLAND HUREAUX* le 24 Novembre 2014

MARIANNE

 

Le vote solennel sur la réforme territoriale intervient demain à l’Assemblée nationale. Pour l’essayiste Roland Hureaux, cette réforme naît d’une « volonté d’imiter l’Allemagne à tout prix ». A tort selon lui. « Comment ne pas y voir, encore une fois, écrit-il, les complexes d’une France défaite en 1940 et qui, malgré les efforts du général de Gaulle pour lui rendre sa fierté, ne s’en est jamais remise. »

Le Parlement ne va pas tarder à adopter l’absurde réforme des régions, le Sénat où la droite est pourtant devenue majoritaire, ne lui offrant qu’une molle résistance.

Parmi les présupposés de cette réforme, on le sait, une idée fausse : que nos régions seraient trop petites par rapport à celles des autres pays d’Europe. Si on ne regarde que l’Hexagone, elles sont aussi grandes qu’en Italie, plus grandes qu’en Espagne. La région est embryonnaire en Angleterre.

Mais c’est d’abord de l’Allemagne que les promoteurs de la réforme ont voulu s’inspirer. L’idée sous-jacente est de faire des Länder à la française et pourquoi pas, de transformer la France en Etat fédéral.

Cette démarche est fondée sur une série d’illusions et de malentendus qu’il importe de dissiper, le débat parlementaire ne l’ayant guère fait.

D’abord la taille des Länder. Leur population moyenne (5 millions d’habitants) est tirée vers le haut par quelques grosses entités : la Rhénanie-Nord-Westphalie (17,5 millions), la Bavière (12, 5 millions) ou le Bade-Wurtemberg (10,7 millions ) — à rapporter au passage à notre Ile-de-France (11,8 millions). Mais les autres Länder ont une taille comparable à celle de nos régions. Sait-on que 8 Länder sur 15 sont plus petits que la moyenne des régions françaises (2,9 millions d’habitants) ?

Ce n’est pas, comme on le croit, par goût du kolossal que l’Allemagne a ces puissants Länder, c’est en raison de l’histoire. Avec à peine 15 millions d’habitants, l’ancienne Allemagne de l’Est aurait pu aussi constituer un Land unique ; nos voisins d’outre-Rhin ont préféré en faire six (2,5 millions d’habitants en moyenne). Pourquoi ? Parce que la Thuringe n’est pas la Saxe, qui n’est elle-même pas le Brandebourg ! La Sarre, de son côté, autre entité à l’histoire singulière, se contente de son petit million et ne demande à se rattacher à personne.

Ce n’est pas seulement en Allemagne, c’est dans toute l’Europe que les entités régionales ont été découpées en fonction des solidarités historiques, comme la France l’avait d’ailleurs fait remarquablement en 1964 (seule anomalie regrettable : la division entre Haute et Basse-Normandie ). En regroupant Bourgogne et Franche-Comté, Nord et Picardie, Auvergne et Dauphiné, provinces dont les caractères sont très différents, notre pays s’écarte donc de la norme européenne qu’il avait suivie jusque-là. En mariant Alsace, Lorraine et Champagn , nous aurons la seule région d’Europe qui chevauche une frontière linguistique, ces frontières étant scrupuleusement respectées ailleurs (Catalogne, Flandre, Wallonie, Val d’Aoste) !

Le fédéralisme allemand n’est plus ce qu’il était

En rêvant de Länder, nos dirigeants ignorent tout autant que le fédéralisme allemand n’est plus ce qu’il était. Les compétences des Länder se sont rétrécies avec le temps : l’essentiel de la réglementation économique dont ils avaient la charge a été centralisée à Bruxelles. Les Länder pouvaient après la guerre légiférer dans les domaines où le Bund (échelon fédéral) ne l’avait pas fait ; or ces domaines sont aujourd’hui réduits à presque rien. Ils ne décident pas librement du montant de leurs dépenses comme les régions françaises, mais le négocient à l’échelon fédéral. Si les budgets des Länder semblent plus lourds que ceux de nos régions, c’est qu’ils gèrent de grosses masses comme les salaires des enseignants ou des policiers sur lesquels des accords-cadres conclus à l’échelon fédéral ne leur laissent guère de marge de manœuvre. La vérité est qu’il n’existe plus en Europe de véritable Etat fédéral, en dehors de la Suisse dont les cantons, beaucoup plus libres, eux, n’ont pas précisément la dimension qu’on voudrait donner à nos régions !

Parce que l’Allemagne supporte mieux la crise, on s’imagine sans bien entendu être jamais allé y regarder de près, que c’est à cause de son système fédéral. Rien ne le prouve. La puissance de l’industrie allemande a précédé le fédéralisme. Bien au contraire, celui-ci contribue à alourdir et complexifier les circuits de décision au préjudice des entreprises. Il a favorisé une surenchère écologique qui a abouti à refuser le nucléaire.

Par derrière la carte des régions, certains admirent que l’Allemagne, au lieu d’avoir une grande capitale écrasant les autres villes, soit polycentrique, qu’elle se structure autour d’une dizaine de villes moyennes-grandes que nous n’avons pas. Force ou faiblesse ? Là non plus, on ne sait. Mais quelle naïveté d’imaginer qu’en agrandissant l’Aquitaine, on mettra Bordeaux au rang de Paris ! Les cartes urbaines de la France et de l’Allemagne n’ont pratiquement pas changé depuis le temps de Saint Louis où déjà Paris écrasait les autres villes de France. Qui peut imaginer qu’en redessinant la carte des régions on arrivera à modifier cette donnée de l’histoire longue ?

Maréchal, nous voilà !

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Photo : A gauche, l’Arc de triomphe. A droite, la Porte de Brandebourg – Photomontage : SETBOUN MICHEL/SIPA/SUPERSTOCK

 

* Roland Hureaux est élu local et essayiste. Il est l’auteur de La grande démolition, la France cassée par les réformes (Ed. Buchet-Chastel).

 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris.