Revue stratégique | Une « France forte » mais avec quels moyens ?

Par Jean-Sylvestre MONGRENIER*,

Le 19 octobre 2017

Institut Thomas More

 

 

© Logo by Pierre Duriot

 

 

La Revue stratégique, qui vient d’être rendue publique, fait un état des lieux globalement lucide du contexte stratégique et des menaces qui montent. Si elle manque sans doute d’âme, elle paraît consciente des périls qui pèsent sur l’ordre international. Elle esquisse les ambitions de la France en évoquant la nécessité d’une autonomie stratégique servie par une armée complète et équilibrée ainsi qui le rôle de leader à jouer en Europe. Pour autant, des silences et des absences symptomatiques nous rappellent que les bonnes intentions doivent être suivies par des actes et servies par des moyens.

 

« Point d’argent, point de Suisse ; et ma porte était close. »

Jean Racine, Les Plaideurs, I-1

 

Député du parti Les Républicains au Parlement européen, Arnaud Danjean a remis au chef de l’État la Revue stratégique de Défense et de Sécurité nationale. Le contenu en a été rendu public le 13 octobre dernier. Ce document s’inscrit dans le prolongement du Livre Blanc de 2013 qu’il actualise en une centaine de pages et trois grandes parties : un contexte stratégique en dégradation rapide et durable ; de nouvelles formes de guerre et de conflictualité ; notre stratégie de défense : autonomie stratégique et ambition européenne.

Si le texte manque d’âme – on se souvient d’un ancien président qui en appelait aux « forces de l’esprit » –, il faut souligner la clarté du propos et la lucidité de l’analyse. A bien des égards, les raisons d’agir et les objectifs assignés à la France, en matière de défense et de coopération au cœur des alliances, sont justes. Le président de la République en appelle à une « France forte, maîtresse de son destin ». Il reste à inscrire ces vues et ces objectifs dans une « grande stratégie » pour la mettre en œuvre et poser des actes de souveraineté.

La convergence de différentes lignes dramaturgiques

De prime abord, cette Revue stratégique constitue une solide étude stratégique et géopolitique du monde dans lequel nous sommes plongés. Risques et menaces sont exposés selon une méthode d’analyse multiscalaire qui distingue différents espaces et ordres de grandeur. Outre les menaces directes sur le territoire national, celles qui viennent de plus loin, ou dont les effets ne sont pas directement visibles par le quidam, sont traitées. Ainsi la première partie distingue-t-elle trois grandes zones dans le voisinage de l’Europe, autant d’espaces de confrontation ou subissant les pressions d’acteurs étatiques ou autres (mouvements terroristes jihadistes, « forces de procuration » agissant pour le compte de puissances étrangères). Il s’agit des frontières septentrionales et orientales de l’Europe, du Proche et Moyen-Orient, de l’espace sahélo-saharien. Au-delà de ces théâtres sur lesquels les armées françaises et occidentales sont engagées ou postées, d’autres espaces apparaissent tels les Balkans, ce que l’on devrait appeler la « plus grande Méditerranée », selon la formule d’Yves Lacoste ainsi que l’Afrique subsaharienne où les risques se concentrent. Quant à l’Asie orientale, elle n’est pas considérée comme un lointain Extrême-Orient dont les défis reposeraient sur les seules épaules des États-Unis.

Sur le plan des menaces, on ne retrouve pas dans ce texte les pudeurs de langage du Livre Blanc de 2013 qui ne se référait qu’à un terrorisme abstrait, sans mentionner ses racines idéologico-religieuses. D’emblée, la préface du président de la République mentionne explicitement l’islamisme et le corps du texte abonde en référence au jihadisme. D’aucuns expliqueront qu’en 2013 l’État islamique n’avait pas encore surgi, mais Al Qaida sévissait déjà et, dans la bande sahélo-saharienne, les armes françaises étaient confrontées à ses versions africaines. Par ailleurs, le rattachement manu militari de l’Ukraine à la Russie et le déclenchement d’une guerre hybride dans le Donbass sont pris en compte, nonobstant quelques hésitations sur la désignation précise de cette menace. Les rédacteurs sont conscients que l’ordre international public européen est en péril. Peut-être le texte est-il excessivement prudent à l’égard du régime iranien, dont l’expansionnisme menace le Moyen-Orient d’une déflagration régionale. Le souci de conserver intact l’accord du 14 juillet 2015 semble avoir dominé la plume. A tout le moins, le programme balistique iranien et la volonté de ce régime d’étendre sa zone d’influence dans la région (« zone de domination » serait plus juste) sont cités. Enfin, si les effets induits par la montée en puissance de la Chine populaire et ses intentions stratégiques ne sont pas ignorés, là encore le texte est-il excessivement prudent sur toutes les conséquences.

Ce tableau d’ensemble provoque une grande inquiétude sur le sort du monde et ses conséquences pour le petit nombre des libres nations. Alors même que des énergies titanesques hypothèquent l’avenir des sociétés occidentales, une partie des opinions publiques se complait dans le « narcissisme des petites différences » (Sigmund Freud) ou rêve de constituer des écosystèmes « végan-compatibles », à l’abri du fracas du monde. Si les rédacteurs de cette Revue stratégique sont au fait des choses – leurs analyses le démontrent –, ils peinent toutefois à en donner la pleine mesure. Par sérieux technocratique ou par perte du sens de l’eschatologie, composante intégrante de l’esprit européen selon Georges Steiner ? Le chef de l’État lui-même se limite à l’évocation d’une « nouvelle ère de turbulences ». Dans les faits, de multiples lignes dramaturgiques convergent et nous mènent au seuil d’une rupture d’équilibre. Sur ce point, l’expression de « monde multipolaire », posée comme une évidence, est inadéquate. La multipolarité implique un certain ordre et un semblant d’équilibre, alors que le chaos menace d’engloutir un monde toujours plus hétérogène et déséquilibré  – vers une « guerre civile mondiale » ?

Lire la suite sur http://institut-thomas-more.org

*chercheur associé à l’Institut Thomas More

 

 

error: Content is protected !!
%d blogueurs aiment cette page :