Rwanda : un officier français témoigne du rôle trouble de l’opération Turquoise

Par Christophe Rigaud, le 17 mars 2016

AfrikArabia


Ce témoignage appelle bien sûr un commentaire de la part de LC2.0. Tout d’abord, l’auteur de ce « rapport » n’est pas un inconnu et il suffit de se rendre sur Google pour obtenir tous les éléments nécessaires à la compréhension du sujet. Guillaume Ancel n’est certainement pas un affabulateur. A l’évidence, les responsables militaires de cette opération étaient en liaison directe avec l’Élysée, d’où les ordres partaient. C’est donc vers les responsables élyséens de l’époque qu’il faut se tourner et non pas vers les militaires qui ont exécuté les ordres reçus. Rien que les ordres. //RO


 

 

En juin 1994 au Rwanda, l’armée française avait pour mission moins d’arrêter le génocide des Tutsi que de stopper l’avancée du FPR. Guillaume Ancel était capitaine dans l’armée française, chargé de guider les frappes aériennes lorsqu’il fut envoyé au Rwanda dans le cadre de l’opération Turquoise. Son témoignage, de terrain, est dévastateur pour la thèse avancée par Paris d’une opération d’abord  « humanitaire ».  

L’histoire officielle est belle : alors que depuis trois mois la communauté internationale observait sans réagir le génocide des Tutsi du Rwanda, la France « pays-des-droits-de-l’homme » voulait montrer l’exemple. Elle enverrait dans l’urgence ses Forces spéciales pour arrêter l’horreur, pour stopper les génocidaires.

Mais l’histoire officielle est un conte à dormir debout. Vingt-et-un ans plus tard, la spectaculaire intervention « militaro-humanitaire » Turquoise au Rwanda suscite toujours plus de questions et d’accusations. S’agissait-il vraiment de sauver huit à dix mille survivants tutsi de l’est du Rwanda alors que depuis le 6 avril, plus de huit cent mille avaient été exterminés sans que l’Elysée s’en émeuve vraiment ? Cette gesticulation militaire  n’était-elle pas d’abord destinée à occulter l’aveuglement de l’Elysée (de 1990 à 1993, le régime du général Habyarimanana ne survécut que grâce à la présence des militaires français, ce qui lui laissa le temps de préparer le génocide des Tutsi) ?

Environ 2 000 rescapés le 27 juin…

Guillaume Ancel était officier, spécialiste du guidage des frappes aériennes. En juin 1994, dès le lancement de l’opération « Turquoise »,  il est détaché au 2e Régiment étranger d’infanterie (REI), une unité d’élite de l’armée française. Le 28 juin, il se trouve en face du poste de commandement (PC) des forces spéciales, sur le tarmac de Bukavu, au Zaïre (actuelle RDC), à la frontière du Rwanda. Il ne sait rien de Bisesero, une succession de collines boisées, où quelque 50 000 Tutsis ont cru trouver refuge depuis la mi-avril pour échapper au génocide. Isolés, ils résistent secrètement aux tueurs avec des armes traditionnelles, des pierres… Jour après jour leur nombre s’amenuise. Il reste environ 2000 rescapés le 27 juin, lorsqu’une petite équipe de militaires français conduite par le lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval les découvre par hasard. Duval n’a pas suffisamment d’hommes pour les sécuriser. Il rend compte à l’état major : « Nous avons rencontré une centaine de Tutsi… Ils seraient 2 000 cachés dans les bois… Ils sont dans un état de dénuement nutritionnel, sanitaire et médical extrême… Ils espéraient notre protection immédiate. »

Duval promet aux rescapés que les Français reviendront au plus vite . Il ne doute pas que l’état-major va envoyer des renforts

… la moitié tués dans les trois jours suivants !

Pourtant, l’état-major de Turquoise fait comme si ce rapport n’avait jamais existé, pas davantage que les articles des journalistes présents à Bisesero, qui s’étalent dans la presse parisienne dès le 28 juin. Trois jours plus tard, le 30 juin, des sous-officiers français et des journalistes feignent de s’égarer à Bisesero pour y attirer le détachement du COS du capitaine de frégate Marin Gillier, qui vient de contourner la zone. Entretemps, environ mille rescapés ont été exterminés.  Marin Gillier redécouvre ainsi «par hasard »  Bisesero et son charnier de dizaines de milliers de cadavres. Cette fois, les journalistes français pullulent autour du charnier et des derniers rescapés. Le Commandement des opérations spéciales (COS) de Turquoise ne peut plus fermer les yeux sur ce haut-lieu du génocide des Tutsi. Les survivants sont enfin soignés et exfiltrés ce 30 juin. Trois journées perdues et beaucoup trop de « hasards »…

Une série de plaintes pour complicité de génocide a été déposée en 2005 par des rescapés des massacres de Bisesero. Le général Jean-Claude Lafourcade, qui commandait Turquoise a été entendu en janvier 2016 par le juge d’instruction Claude Choquet, du pôle génocide au TGI de Paris. Le dossier s’étoffe. Lafourcade a dorénavant le statut de témoin assisté. Tout comme son adjoint de l’époque le colonel Rosier (aujourd’hui général), qui commandait les forces spéciales, et qui a été entendu en décembre 2015.

Rosier et Lafourcade ont longtemps prétendu que le lieutenant-colonel Jean-Rémy Duval n’avait pas rendu compte de sa découverte des rescapés tutsi de Bisesero le 27 juin. Sans vergogne, les deux généraux ont accablé Duval. Or le juge d’instruction dispose aujourd’hui de preuves accablantes du contraire. Lafourcade et Rosier ont changé leur système de défense : oui, ils étaient informés, mais ils ne disposaient pas d’effectifs suffisants pour aller reconnaître et sécuriser la zone de Bisesero, le 28 juin et les jours suivants. 

AFRIKARABIA a interrogé l’ex-lieutenant colonel Guillaume Ancel sur ces dernières péripéties.

– A votre avis, l’argument dorénavant avancé par le général Lafourcade et son adjoint de l’époque, l’actuel général Rosier, du manque d’effectifs pour secourir les rescapés est-il recevable ?

Guillaume ANCEL : – C’est aussi faux que leur système de défense précédent, car l’opération « Turquoise » comptait déjà plusieurs unités opérationnelles, et notamment une compagnie de combat du 2° REI dans laquelle j’étais détaché pour guider les frappes aériennes. Cette unité de 160 légionnaires aguerris, bien équipés et très entraînés, était parfaitement adaptée à la sécurisation d’une zone de refuge pour des rescapés et aucun milicien ou soldat dépenaillé du régime en déroute n’aurait osé s’y frotter.

– MM. Lafourcade et Rosier auraient-ils pu oublier l’existence de cette unité ? 

– La compagnie de combat du 2° REI était distante d’au moins… 50 mètres du poste de commandement des forces spéciales du colonel Rosier, puisqu’elle était stationnée sur le même petit aéroport de Bukavu, en République démocratique du Congo – à l’époque Zaïre -, depuis le 28 juin. Nous disposions de tous les véhicules adaptés à ce type de mission et de la force nécessaire pour sécuriser une zone refuge importante, de jour comme de nuit.

– Pourquoi le Commandement des opérations spéciales n’a pas pris la décision de mobiliser la compagnie de combat du 2° REI, ce qui aurait été logique dans un opération « humanitaire » ? 

– Pourquoi ? Parce que tels n’étaient pas les ordres, tellement différents de la mission humanitaire qui servait de camouflage à la phase initiale de l’opération « Turquoise » : combattre le FPR, ces soldats tutsi qui menaçaient le gouvernement rwandais, allié de la France, et qui, seuls, balayaient les génocidaires conduits par ce régime démentiel. Pourquoi une telle mission ? Parce que c’était la politique de la France depuis plusieurs années, qu’elle ne faisait l’objet d’aucun débat démocratique, comme l’essentiel des opérations en Françafrique, et qu’elle était la stratégie de nos décideurs politiques.

– Disposez-vous d’informations qui vous permettent d’étayer cette accusation ?

– Le 30 juin, tandis que les unités des forces spéciales  du capitaine Marin Gillier recevaient enfin l’ordre de s’occuper des rescapés, la compagnie de combat du 2° REI a reçu pour mission de stopper le FPR par la force devant la forêt de Nyungwe, à quelques dizaines de kilomètres plus à l’est. C’était donc la mission principale à ce stade de l’opération.

–  Le génocide des Tutsi en 1994 est une des tragédies les plus graves auxquelles la France est mêlée, parce que c’est un génocide, parce qu’il a fait près d’un million de victimes, parce que le rôle de la France reste masqué par des manoeuvres délétères depuis plus de 20 ans. Pensez-vous que l’Elysée était complice des génocidaires ?

– Je n’ose pas imaginer que la France ait participé mais j’ai peur que, par des décisions qui échappent gravement à tout contrôle démocratique même a posteriori, la France ait commis des actes qui peuvent être qualifiés juridiquement de complicité de génocide.

– Vous étiez sur le terrain, détaché dans une compagnie de combat de la Légion étrangère. Comment pouvez-vous faire le lien entre les actions que vous meniez et des décisions politiques auxquelles vous n’aviez pas accès ?

– Ce n’est pas la peine d’avoir fait Saint Cyr pour comprendre les liens entre ce que faisions sur le terrain et ce qui était du strict ressort du pouvoir politique.

Je prends l’exemple de Bisesero : il est très probable que le colonel Rosier, qui commandait les unités des forces spéciales, ait donné l’ordre de ne pas retourner au secours des rescapés de Bisesero parce qu’il poursuivait une mission fixée par des décideurs politiques, une mission qui était de stopper les soldats du FPR, ceux qui pourtant balayaient les génocidaires. Il assume la responsabilité de l’ordre donné et ne risque pas de se déjuger alors même que toutes les preuves le contredisent.


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Propos recueillis par Jean-François Dupaquier

 

 


 

Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.

3 thoughts to “Rwanda : un officier français témoigne du rôle trouble de l’opération Turquoise”

  1. Cher Egon, une imprécision ne justifie pas de traiter un compagnon d’armes d’affabulateur, même sous anonymat.
    Je me suis strictement tenu à cet usage jusqu’ici…
    La compagnie du 2° REI était stationnée sur l’aéroport de Bukavu au Zaïre, en face du PC du COS, du 28 juin au 1° juillet 1994. Cela est mentionné dans le journal de marche et des opérations de l’unité.
    Elle n’a rejoint le camp de réfugiés de Nyarushishi qu’à cette date, mais vous avez raison de préciser qu’un détachement précurseur y était déjà, il me semble à compter du 30 juin même si je n’ai pas noté cette date sur mon carnet d’opération.
    Ces dates ne sont pas anodines puisqu’elles correspondent exactement au drame de Bisesero, dont la compagnie a été tenue à l’écart alors qu’elle était parfaitement adaptée pour une intervention de ce type. Cela aurait permis de sauver plusieurs centaines de rescapés qui ont été consciencieusement massacrés par les miliciens pendant cette période. Mais ce n’était manifestement pas la mission de cette opération « humanitaire ».

    Si vous voulez échanger sur ce sujet, vous pouvez me contacter à ancel.guillaume@laposte.net
    Cordialement, Guillaume Ancel.

  2. Les chefs militaires appliquent en temps en heure, les décisions politiques qu’elles soient bonnes, mauvaises, ou sujettes a caution, c’est comme cela que fonctionne la machine autrement cela devient le(big boxon).
    Les politiques dépositaires du suffrage universel, sont à ce titre totalement responsables des ordres donnés, fortement suggérés; pour ne pas être donnés par calcul, complaisances et a minima négligence volontaire.
    Moralité! continuons de confier notre destin collectif à!
    SONS OF ENARQUIE, et nous pourrons dire, attendez encore quelques minutes Mr le bourreau.

  3. Guillaume Ancel n’est certainement pas un affabulateur !

    Et bien si,
    d’ailleurs nous n’étions pas « sur le même petit aéroport de Bukavu » en RDC mais bien à Cyangugu (Ruanda) et plus exactement à Nyarushishi.
    Ancel, qui doit confondre Royal Étranger avec 2e REI … comprenne qui pourra 😉
    Signé : 93

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