Sahel, Nigeria, Somalie : et si la réponse au djihad était dans l’intelligence africaine ?

Posté par:  Posté le: 04 avril 2013

Différentes menaces djihadistes se manifestent à travers le monde. Les Occidentaux se sentent en pointe sur la question et proposent leur aide aux moins bien avancés. Pourtant, au vu de nos expériences respectives, force est de constater que personne n’a trouvé la bonne recette … et que les Africains pourraient aussi bien proposer la leur !

Une photographie publiée par le ministère de la Défense dont la légende en dit beaucoup : "L'armée malienne repousse une attaque terroriste". ©EMA / ECPAD

Une photographie publiée par le ministère de la Défense dont la légende en dit beaucoup : « L’armée malienne repousse une attaque terroriste ». ©EMA / ECPAD

Les retours du Mali, depuis quelques semaines, laissent craindre de grandes difficultés pour la suite dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Les engins explosifs et les attaques suicides se sont multipliés. Jamais, les forces maliennes n’ont pu faire face sans l’appui d’unités françaises. Ces dernières seront pourtant bien amenées à progressivement lever le camp à partir de ce mois-ci, jusqu’à n’être plus qu’un millier à la fin de l’année.

De quoi ont besoin les Maliens pour lutter contre ce sanglant djihad ? Les observateurs occidentaux auraient tendance à dresser une liste à partir de leurs propres expériences. Ils conseilleraient l’emploi deservices de renseignement compétents, travaillant dans le cadre d’une coopération régionale, avec l’appui de drones pour récolter de l’information. Ils recommanderaient des troupes nombreuses et le plus intégrées possible au sein des populations, pour les protéger de la menace insurgée et / ou terroriste. Ils proposeraient d’utiliser des commandos militaires et / ou policier d’élite pour neutraliser les combattantslorsqu’ils sont identifiés. Ils réclameraient d’importants moyens financiers pour mettre en œuvre des solutions politiques et sociales sur le terrain, le développement étant le meilleur moyen d’endiguer ce genre de menaces.

Mais voila, au Mali, nous n’avons rien de tout cela. Et il faudra de très nombreuses années pour que Bamako puisse mettre en œuvre de tels moyens, même avec l’aide des Etats voisins.

Dans le même temps, on peut s’interroger sur l’efficacité de ces outils. Revenons sur quelques exemples de lutte contre le terrorisme d’inspiration islamiste au cours de la décennie passée :

  • Israël

L’Etat hébreu est un cas symbolique de lutte contre le djihad. Cette problématique y est rattachée à une revendication sociale et politique des Palestiniens qui réclament le droit à la terre et à l’autodétermination. Sur celle-ci s’est greffée à la fois une insurrection locale, capable de mener des attaques terroristes, notamment sous la forme de tirs de roquettes et de colis piégés ; ainsi qu’une menace globale, la plupart des grands groupes djihadistes ayant désigné le peuple juif comme l’un de ses pires ennemis. La bombe qui a tué six touristes israéliens en Bulgarie l’année passée montre à quel point cette réalité voyage à travers le monde.

La réponse israélienne profite pourtant de tout ce qui se fait de mieux en termes de moyens. Ses services de renseignements sont parmi les plus compétents et bénéficient de tous les échanges possibles avec les autres grands services occidentaux. L’armée dispose d’hommes en nombre et des dernières technologies pour surveiller les zones sensibles, lutter contre les attaques et neutraliser leurs auteurs. Reste l’absence de solution politique, malgré quelques tentatives maladroites d’aide humanitaire et économique. Malgré tout cela, le risque terroriste semble n’avoir jamais baissé en Israël.

  • Afghanistan

Afghanistan : 3000 policiers et militaires tués en un an, ou les résultats d'un djihad insurrectionnel de grande ampleur. ©US Marine Corps / Sgt. Mallory S. VanderSchans

Afghanistan : 3000 policiers et militaires tués en un an, ou les résultats d’un djihad insurrectionnel de grande ampleur. ©US Marine Corps / Sgt. Mallory S. VanderSchans

L’intervention en Afghanistan, en octobre 2001, n’est pas sans rappeler ce que l’on vient de voir au Mali : une campagne aérienne pour détruire les infrastructures des talibans et de leurs alliés d’Al Qaeda, une campagne des forces spéciales pour nettoyer le terrain puis un corps expéditionnaire conventionnel accompagné de forces locales (l’Alliance du nord). Une fois les différentes implantations djihadistes chassées, il ne se passera plus grand-chose avant 2008, le temps pour les combattants de se réorganiser et de s’adapter.Depuis, malgré 100 000 militaires occidentaux et 300 000 policiers et militaires afghans, formés et équipés, la menace est plus réelle que jamais. En un an, entre mars 2012 et mars 2013, ces derniers ont perdu 3000 hommes au combat et dans des attentats. Le tout alors que l’on se prépare à leur transmettre le témoin.

  • Syrie

La Syrie est un autre cas de lutte contre le djihadisme intéressant à étudier, pour la méthode employée. Damas fait face à une menace composée de trois acteurs très différents : une population aux revendications sociales et politiques, une insurrection armée par des déserteurs et les plus courageux – comprendre les plus désespérés – des civils, et des groupes djihadistes venus de l’étranger en espérant participer à la naissance d’un nouvel Etat islamiste.

Le régime a décidé de nier toute sortie politique à ce conflit, recourant à la force militaire de manière systématique, sans chercher à différencier combattants et non combattants ou encore rebelles et djihadistes. Alors que l’armée syrienne fait partie des plus modernes de la région, elle massacre tout ce qui bouge pour faire taire la contestation. Résultat, les djihadistes gagnent en influence au sein d’une population éreintée, qui voit de plus en plus en ces hommes des combattants courageux quand le reste de la communauté internationale semble ne pas vouloir entendre ses appels au secours.

  • Thaïlande

Et oui, on le sait peu mais il y a un djihad dans le sud de la Thaïlande. Il se déroule dans les quatre provinces frontalières de la Malaisie, annexée il y a un siècle, où la population est majoritairement musulmane. Depuis le début des années 2000, des groupes armés ont entamé un djihad particulièrement sanglant, qui est parvenu à faire fuir la majorité des bouddhistes et qui aurait fait entre 5000 et 10 000 morts. Les djihadistes n’hésitent pas non plus à prendre pour cible ceux, parmi les musulmans, qui chercheraient à vivre en paix avec leurs compatriotes bouddhistes.

Le pouvoir central, à Bangkok, a déployé d’importants efforts militaires et policiers dans le sud du pays. Il a de plus cherché à reconstituer une administration et des pouvoirs politiques plus locaux, destinés à mieux répondre au besoin de proximité de ces populations. Les résultats se font toujours attendre et les attaques perdurent, prenant même pour cible les installations militaires les mieux gardées.

Vers l’intelligence africaine

La guerre en pick-up : une image qui peur prêter à sourire ... si l'on oublie les résultats obtenus par les Tchadiens dans le nord Mali. ©ECPAD / G. Mariette

La guerre en pick-up : une image qui peur prêter à sourire … si l’on oublie les résultats obtenus par les Tchadiens dans le nord Mali. ©ECPAD / G. Mariette

Tous ces exemples pour dire que nous ne sommes peut-être pas les mieux placés pour expliquer quels sont les outils qui fonctionnent pour neutraliser le djihad. Les expériences, à travers le monde et l’histoire, de lutte contre des insurrections, ont rarement abouti. Les seuls groupes terroristes qui ont pu être anéantis étaient en général de petites cellules criminelles, dont la grande vision politique était limitée, très loin de l’ampleur d’organisations comme Boko Haram, AQPA ou Al Qaeda centrale (qui, rappelons le, continue son action ne serait-ce que dans le domaine de l’idéologie et de la propagande).

Les Africains sont aujourd’hui confrontés à trois grands foyers djihadistes distincts qui représentent autant de menaces régionales. Des menaces qui concernent chaque fois l’ensemble des sous-régions concernées. Il s’agit du Sahel, du Nigéria et de la Somalie. Dans ces deux dernières, le gros de l’effort a d’ailleurs été mené par des forces africaines, nigérianes dans le premier cas, de l’Union africaine dans le second, avec l’appui de spécialistes occidentaux.

Il est difficile de dire aujourd’hui si le djihad peut être maîtrisé. Les Africains ne peuvent en tous les cas pas attendre de leurs alliés occidentaux de solution clef en main. C’est donc bien à eux de chercher, de proposer, d’inventer des réponses au djihad qui soient les leurs. Car derrière ce terme global, utilisant une symbolique globale, largement nourrie par Al Qaeda et ses affidés, il y a en réalité des problématiques très locales. Et à celles-ci, il faut trouver des solutions locales qui ne peuvent être trouvées sans mettre en œuvre toute l’intelligence africaine des pays concernés.

Note : Il est bien entendu que j’utilise ici le terme djihad dans son interprétation politico-sécuritaire occidentale. Il s’agit d’une facilité qui évite de commencer par reprendre le débat sur cette terminologie. Il ne s’agit donc en aucun cas d’amalgamer le djihad religieux individuel, effort de spiritualité, avec la reprise qu’en font les groupuscules terroristes d’inspiration islamiste.

A propos de l’auteur

Journaliste indépendant, Romain Mielcarek s’est spécialisé sur les thématiques liées à la défense et à la diplomatie. Il travaille régulièrement pour Atlantico, Slate, Défense et Sécurité Internationale et Pays Emergents. Doctorant en sciences sociales, il mène une thèse sur l’influence de l’armée française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Membre de l’Alliance Géostratégique, il a participé à la rédaction des ouvrages « Les guerres low-cost » (Esprit du Livre / 2011) et « Stratégies dans le cyberespace » (Esprit du Livre / 2011).
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Régis Ollivier

Officier supérieur (er). Officier de l'Ordre National du Mérite. Diplômé EMSST - Ecole Militaire Paris. Diplômé Langues Orientales - INALCO Paris. Ex-DGSE.