SMS SOS

Par Brigitte Dusch le 29 avril 2014

 

Un immense merci Brigitte pour ce très beau texte. J’aime les mots. Y compris les gros mots. J’aime les mettre « en musique » au travers de textes spontanés. Je les préfère aux maux qui nous assaillent. Les mots sont aussi des caresses, des instants privilégiés. Ils peuvent être également des armes, de destruction massive parfois comme sur les réseaux sociaux, parfois, trop souvent. Je fais toujours attention de ne pas les malmener. Y compris lorsque « je textote »….. //RO

 

Une nouvelle forme d’écriture, texto, SMS, quelques mots d’amour ou pas tapés du bout des doigts et lancés à l’autre à la vitesse de l’éclair. « Presque plus vite que son ombre » plaisante un jeune patient.
Quelques mots, quelques lettres qui signifient des mots, une sorte de code, de signes que seuls les initiés peuvent comprendre, lire, déchiffrer le sens.
Une nouvelle forme de langage, de transmission, une nouvelle manière de dire à l’autre, vite, de communiquer, d’être avec.
La langue, ce qui fait le lien. Une langue qui parle et qui se parle, une langue qui s’écrit, qui se dit sous forme de messages instantanés. Une sorte d’ici et maintenant à l’autre qui est ailleurs au même moment.
Ecrire c’est aller au bout de sa pensée, c’est prendre un certain recul, c’est s’approprier et donner à l’autre pour le mettre dans le coup, ou donner à soi même lorsqu’on rédige son journal intime par exemple. Prendre et mettre de la distance entre soi, ses émotions, ses perceptions, ses états d’âme.
L’immédiateté induit un rapport autre, un autre rapport ; à l’autre, à soi. Ce tout de suite sidérant remplace la réflexion, la relecture… Provoquant par là une autre forme de lien social, une autre langue, un autre appel, une autre réponse, un autre questionnement.
Une langue qui convoque la langue ?
Un être à la langue qui interpelle.

Ecrire comme on parle, parler comme on écrit. Une discussion avec un ami à propos d’un texte illisible et incompréhensible tant il y avait de fautes de syntaxe, d’orthographe, de style m’amène à cette réflexion. Que devient la langue ? Triturée, torturée, tordue et malmenée. De tous temps elle s’est adaptée, modelée, modifiée, c’est le propre de la langue, il faut inventer, créer des mots, créer de la langue à parler et à écrire, des mots à dire. La langue crée des mots qui créent et recréent le langage, celui de l’homme et structure sa pensée qui restructure la langue.

Les mots évoluent, perdent ou prennent du sens, tombent en désuétude, ne veulent plus dire la même chose. L’histoire du mot est passionnante, il est le témoin de son temps, l’explorer permet de comprendre la pensée des hommes qu’il a habités et qui l’habitèrent.
Le mot va comme il vient, vient comme il va, au gré du vent, au gré de l’eau, porté par la vague pour nous dire encore et encore au delà du temps. Le mot est immortel, éternel, le mot ne meure jamais. Malgré tout. On tue la langue, l’enferme et la torture, mais le mot git au fond des âmes, prêt à surgir, à s’ériger pour clamer la liberté.
Le mot, ces mots écourtés, malmenés, amputés, dépecés, dépossédés, disséqués, disloqués, désarticulés sont-ils créateurs ? Créateurs de quoi ? Ou bien au contraire sont-ils les bourreaux, les tortionnaires de cette mise à mort programmée d’une langue condamnée par une société qui ne s’y retrouve plus, qui ne s’y reconnait plus. Une mise à mort de la langue ? Une destruction qui déconstruit brutalement ce que les siècles du passé on édifiés ?
Cette négation là n’est-elle pas une rebellion contre un ordre haï, détesté, impossible à tolérer, n’est-elle pas un rejet ? On se demande.

Une affirmation qui devient une interrogation. Langue morte ? Lettre ouverte ? Ou fermée sur un sens interdit, une impasse qui ne débouche même pas sur le vide, mais sur un Mur infranchissable, celui du Nom dit ? Un mur d’incompréhension, tour de Babel moderne qui désunit et délie ce qui pourtant semblait cohérent… Et qui ne l’est pas, pour ceux délaissés et qui délaissent ce qu’ils rejettent.

Penser autrement. Le SMS modèle la pensée, sa structure cognitive, sa forme ; Certes la science pourra nous propsoer des explications savantes, rationnelles et raisonnables, est-ce suffisant ?
Mais quelles représentations inconscientes ces lettres, signes assemblés véhiculent, transportent dans l’imaginaire, l’imaginé ? que symbolisent ils ? Que symbolise t-on à travers eux ?
Une nouvelle forme d’écriture et de dire, de communiquer à l’autre, l’instantané, la photo d’un mot qui ne laisse qu’une trace fugace et furtive qui ne prend son sens qu’au présent. Un peu comme ces épigrammes, instantanés du XVII° siècles vers et bons mots pour louer les largesses et la beauté de ses mécènes. Mais il y avait de l’art, une esthétique du compliment. Mais nous ne sommes plus au temps de Bensèrade hélas !
Peut-on trouver de la beauté dans ces textos, ces tags de la langue, cette forme structurale nouvelle qui se tague rageusement sur les portables, sur le net, mais aussi sur les copies que les élèves rédigent.
On parle comme on écrit et on écrit comme on parle, confusion des registres qui ne se soutiennent ni ne se tiennnent plus car ils ne sont plus soutenus que par la trivialité de l’instant saisi au vol. Sans lendemain, sans hier, ils sont à peine présents qu’ils sont déjà effaçés. Ecriture qui s’inscrit en faux, de l’orthographe, de la syntaxe et de la grammaire. Mais quid de tout cela ? Remisés au fond des placards car désormais inutiles ? Qu’est alors devenu le nécessaire pour écrire ce nécessaire essentiel à la vie. Faute de goût, de sens et d’orthographe. Fautes ? Est-il bien question de cela ? Mais là il ne s’agit pas de fautes, nous ne sommes plus dans ce registre, ce langage est incompréhensible, il ne peut être compris par les autres (non initiés) à moins que ceux ci ne fassent un « effort » ce qui entraine à plus ou moins longue échéance une séparation, une division puis une rupture du lien social. Une fracture même.
Il y a alors du manque, celui de savoir écrire, vivre et dire, être aux autres. Ce manque de ne pouvoir exprimer ce qu’on ressent. Et c’est terrible, c’est une violence, aux autres et à soi même. Il y a une perte. Mais laquelle ? Une perte de transmission, mais que transmettre quand on n’a que rien d’autre que le vide. Et c’est ce vide qui est inquiétant, car on ne construit rien sur du vide.

L’écriture a une fonction de transmission, de laisser trace, d’adresser un message ; celui d’aujourd’hui qui sera le passé de demain, la mission de poursuivre, de continuité aussi, mais quel legs offrira cette langue formée sur la déconstruction des mots et leur destruction. Que propose t-elle ? A quoi donnera t-elle naissance ?

Brigitte Dusch, psychanalyste, historienne

Je dédie ce texte (entre autres) à mon ami Régis Ollivier.

Pour tout savoir sur Le blog de Brigitte Dusch psychanalyste historienne c’est ici

1 réflexion au sujet de « SMS SOS »

  1. Comme d’habitude, c’est un régal de lire un texte de Madame Brigitte Dusch, cela me transporte toujours dans l’univers des poètes, dans la profondeur du ressenti, dans la véritable intelligence humaine et sensible.
    Merci Madame

Les commentaires sont fermés.

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