Supprimer les notes et rendre le bac plus facile ? Derrière les polémiques, la main-mise grandissante des parents d’élèves sur l’école

 

Par Pierre Duriot Publié le 25 Juin 2014

ATLANTICO

 

En pleine polémique sur les sujets du bac « trop difficiles », Benoit Hamon a relancé ce mardi le débat sur les systèmes de notation qui, selon lui ne seraient pas assez gratifiants.

Atlantico : En pleine polémique sur les sujets du bac « trop difficiles », Benoit Hamon a relancé ce mardi le débat sur les systèmes de notation qui, selon lui ne seraient pas assez gratifiants. Mais les notes d’aujourd’hui sont-elles si strictes que le laisse penser le ministre de l’Education nationale ?

Pierre Duriot : Il y a aurait beaucoup à dire, mais pour faire court, on peut rétorquer que la note en elle même n’est pas le problème, un 05/20, un ou deux points rouges ou un D sur une échelle de A à D, comme il l’est envisagé, auront toujours le même effet sur l’enfant : peu gratifiant. Le problème vient de la confusion dans la perception de la note, sensée noter un travail, mais qui dans l’esprit d’enfants ou de jeunes gens souvent autocentrés, sonne comme une notation de leur personne intime, donc comme un désamour, une stigmatisation : « le prof m’a dans le nez ». Il faut pourtant, d’une manière ou d’une autre dire et montrer à l’élève qu’il s’est trompé faute de quoi, on créée l’illusion permanente.

A quand remonte le début de la dévalorisation des notes ? Quel rôle les parents d’élèves ont-ils joué dans ce phénomène ?

On constate cette peur permanente du « traumatisme », de la part de parents, que nous expérimentons dès la maternelle où déjà, on met des points rouges. « Le petit est rentré contrarié (traumatisé) de l’école, à cause du point rouge, il ne veut plus y aller »… il est entré dans les mœurs, d’une certaine manière, à la fois de concevoir l’école comme un endroit où l’enfant doit absolument être contrarié le moins possible, ne pas se fatiguer (base de la réforme des rythmes scolaires), avec des parents, pas tous heureusement, veillant contre les profs, à ce que l’enfant ne soit pas contrarié ou trop fatigué par le travail. D’où l’insistance parfois de ces derniers pour que la note ne soit pas trop brutale, ce sont eux qui gèrent la contrariété de l’élève le soir à la maison. Mais également, toujours dans cette manière biaisée que nous avons de percevoir la note, certains parents peuvent avoir l’impression d’être notés eux-mêmes dans leur valeur parentale. On entend souvent cela en primaire et de très bonne foi « Il a de très mauvaises notes à l’école, je suis une mauvaise mère ». Encore une fois, la note s’adresse au travail rendu.

Comment le sens qu’on donne aux notes a-t-il dans le même temps évolué ? Peut-on parler d’une dérive de l’évaluation du travail et des connaissances à l’évaluation des individus ? Avec quelles effets pervers ?

C’est à la charge des profs d’expliciter une éventuelle mauvaise note et surtout de la faire suivre du travail nécessaire pour qu’elle remonte, ceci à condition que l’enfant soit désireux de la faire remonter. Il faut pourtant arriver à concevoir qu’aucun apprentissage ne se fait sans effort, sans échec et sans contrariété. Vouloir affirmer le contraire tient du marchandage d’illusion. De manière générale, ce n’est pas la note qui est « stigmatisante », mais bien la manière dont elle est perçue.

L’affect a-t-il pris trop de place à l’école (on aime son prof plus qu’on ne respecte son travail ; on lui fait un cadeau personnel en fin d’année etc.) ? En quoi les parents y sont-ils une fois de plus pour quelque chose ?

Il nous faut, nous adultes, au cours de ces discussions, entrevoir le côté schizophrénique du système que l’on propose à nos jeunes dans l’enfance, qui vise à leur éviter le manque de gratification, à l’école ou à la maison, pour les jeter en pâture, sitôt la majorité, à une société dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’est pas gratifiante pour grand monde. On gagnerait à éduquer à la gestion des émotions et des affects, ce que l’on fait peu et qui pourtant reste une aptitude majeure pour cheminer avec succès dans le monde du travail.

En quoi l’institution a-t-elle laissé faire ? Comment expliquer qu’on conserve un bac avec un niveau d’exigence aussi bas ?

Dans l’affaire du bac S jugé trop difficile, le ministère a expliqué que le sujet relevait bien du programme, ce qui est parfaitement exact. A celui qui a décrété une année, qu’il fallait 80 % de bacheliers, on pourrait expliquer qu’une décision politique n’a jamais amélioré magiquement l’intelligence des élèves, la qualité de l’enseignement et la mise au travail de tout le système : la qualité ne se décrète pas, ni dans l’éducation ni nulle part d’ailleurs. Alors il faut gérer, à la fois les objectifs assignés et les egos des élèves et de leurs parents et ce n’est pas la première année que les correcteurs ont des consignes de bienveillance, ce n’est un secret pour personne. Mais les élèves eux-mêmes, sont convaincus, pensent, disent haut et fort, que le niveau d’exigence n’est pas bas ! Alors que le constat très simple de leur niveau global en orthographe, par exemple, dit bien le contraire. En fait, tout le monde y tient à ce bac, même moribond et tout le monde s’est adapté au cynisme ambiant. Les très bons élèves visent dorénavant les mentions « bien » et « très bien », les autres savent pertinemment que le bac « sec » ne vaut rien et leurs parents aussi. Les écoles post-bac exigent souvent de voir le dossier scolaire, du moins les notes de terminale, les embaucheurs n’accordent guère de valeur au bac qui n’est plus suffisant pour trouver un travail. Il faut voir dans l’affaire du bac S, dans les manifestations qui pointent à chaque velléité de suppression de cet examen, une forme de toute puissance à l’oeuvre de la part des élèves et de leurs parents. Les premiers car leur parole a été sacralisée et qu’ils sont les seuls à pouvoir faire tomber un ministre en descendant dans la rue (Devaquet ou De-Villepin), les seconds parce qu’il soutiennent leurs enfants, au besoin contre les institutions. Le système global d’éducation et d’enseignement nécessite l’alliance éducative des adultes, faute de quoi c’est l’enfant qui manœuvre tout le monde. En fait l’approche du travail, des études, les rapports entre adultes et enfants, se sont profondément modifiés en quelques décennies, et c’est à cet état de fait que l’école et la société tout entières se sont adaptés lentement mais sûrement. Encore une fois, il faut surtout s’étonner du décalage entre les régimes que l’on propose aux jeunes avant la majorité et après la majorité. Derrière la démagogie, le monde du travail essuie les plâtres en se raidissant devant l’embauche de jeunes gens perçus comme désinvoltes et peu aptes à l’effort, j’avais été surpris par l’ampleur du phénomène lors de l’écriture de mon dernier essai.

Que perdrait-on néanmoins à se passer de la valeur symbolique d’un tel rite de passage ?     Lire la suite sur http://www.atlantico.fr

Illustration : Les parents d’élèves ont une main-mise grandissante sur l’école. Crédit Reuters

 

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